Retour sur la lecture que nous avons faite d’un deuxième extrait du chapitre “Des Cannibales” : dans la défense des Tupinambas qu’il construit progressivement, Montaigne fait un éloge de la pureté et invite le lecteur à changer de regard sur les Indiens, en réfléchissant aux mots employés pour les désigner.

Voici une synthèse et des compléments.


Sommaire


Délimitations du texte

Relisez le texte à partir de “Cet homme que j’avais…” jusqu’à la citation de Virgile. Je proposerai, sur le descriptif, des découpages possibles pour votre examinateur, s’il ne vous interroge que sur une partie de ce long extrait (comme je l’ai fait par exemple pour “Le cygne” en début d’année, ou plus récemment pour des extraits de Juste la fin du monde).


Proposition de synthèse fondée sur les mouvements du texte

  • L’extrait commence par une réflexion sur ce qu’est un témoignage fiable : l’argumentation consiste en un éloge paradoxal du témoin le moins savant, opposé aux cosmographes - la flèche de Montaigne vise notamment André Thevet, cosmographe du roi. Mais plus largement, son propos s’inscrit dans une pensée qui irrigue toute son œuvre, et qu’emblématise la devise sceptique : “Que sais-je ?” Au moment où l’humaniste s’apprête à livrer son jugement sur les Cannibales, il prend soin de rappeler combien fragile est le savoir : autant, dès lors, n’écrire que sur ce que l’on sait, par expérience ou par témoignage fiable et non biaisé.
  • La réflexion porte ensuite sur le langage, mal employé par les Européens, ce qui déforme leur jugement (lorsqu’ils emploient les mots “barbare” et “sauvage”, très exactement). Alors que Montaigne affirme clairement sa position quant aux Cannibales (fort d’un témoignage fiable qui lui permet de dire JE avec une portée universelle, sans verser dans “ce que chacun” pense), son “essai” aboutit là encore à un paradoxe, susceptible de faire évoluer les idées du lecteur. En effet, on juge mal selon Montaigne de la sauvagerie des Cannibales en écoutant la “voix commune”, non pas en raison de ce que sont ou de ce que font les Cannibales (cela sera étudié après), mais en raison des mots qu’on utilise pour les caractériser : “barbare” et “sauvage”. La “culture” des Français leur a fait perdre de vue le “pur” sens de ces mots ; ils les ont déformés comme les cosmographes plient le réel à leurs vues. Ainsi, ce qui est appelé sauvage est mal nommé, on devrait l’appeler autrement ; en revanche, “nous” devrions appeler sauvages - au sens péjoratif - les fruits de notre “industrie”, car ils sont éloignés de la nature. L’exemple des fruits étaye cette réflexion et donne paradoxalement au mot sauvage une connotation méliorative, en même temps qu’il soutient une argumentation plus en profondeur : celle qui oppose nature et culture.
  • En effet, l’argumentation glisse, en dernier lieu, de la purification du langage par le retour à l’étymologie, à l’éloge paradoxal de la nature, dont Montaigne affirme le primat sur la culture. Par voie de conséquence, il fait ainsi l’apologie de la société des Cannibales. En ce qu’elle est plus proche des lois premières de la nature, elle surpasse même l’Âge d’or et les utopies des Anciens (convoqués pourtant quelques lignes plus tôt, au titre d’autorités pour étayer l’argumentation). Montaigne valorise toujours l’expérience aux dépens de l’imagination (associée à l’art, au travail de l’homme, donc à la corruption). Ainsi la critique propre au regard des Européens est-elle renversée en un éloge paradoxal de ce monde “sauvage” : Montaigne énumère tout ce que cette civilisation ignore pour mieux souligner sa proximité avec la nature, et sa différence avec le monde européen. Ce faisant, nous l’avons dit, il pose les fondations du mythe du “Bon sauvage” qui se développera au XVIIIe siècle… au risque, paradoxalement, de quitter le domaine de l’observation pour tendre vers une idéalisation des Cannibales, comme nous avons pu le dire (et c’était aussi le sens de notre regard sur le tableau de Gauguin, qui célèbre la beauté, l’harmonie et la pureté des Polynésiens).

Synthèse en forme de conclusion de commentaire littéraire

J’avais cette conclusion en réserve, issue d’anciens travaux : je vous la propose. Cela peut vous aider dans la perspective du commentaire à l’écrit.

Ainsi, dans le droit fil de son préambule, avec l’étai d’un témoignage fiable qui donne l’occasion d’un premier éloge de la simplicité et de la pureté de la réflexion, Montaigne élabore ici un jugement non sur les Cannibales directement, mais sur le regard qui est porté sur eux. Sa réflexion porte en premier lieu sur le langage et elle aboutit à un paradoxe, susceptible de faire évoluer les idées du lecteur en renversant son point de vue. En effet, on juge mal de la sauvagerie des Cannibales en écoutant la voix commune ; ce qui est appelé sauvage est ainsi mal nommé, on devrait l’appeler autrement (proche de l’état de nature) ; en revanche, nous devrions appeler sauvages (au sens péjoratif de barbare) les fruits de notre “industrie”. La société des Cannibales, en ce qu’elle est plus proche des lois premières de la nature que la nôtre, est parfaite, et meilleure que les utopies des Anciens, poétiques comme philosophiques, car l’expérience prime toujours sur l’imagination, la topographie et sa précision sur la cosmographie et son ambition. Mais l’argumentaire peut interroger : l’humaniste idéalise-t-il les Tupinambas ou cherche-t-il avant tout à ôter à son lecteur ses repères, pour construire un nouveau prisme de lecture du monde ? Quoi qu’il en soit, ce dernier est désormais prêt à découvrir les Cannibales : Montaigne les lui présentera dans les pages qui suivent.


Exemple d’ouverture en conclusion, avec une réflexion sur la suite du chapitre

Réflexion sur le témoignage et sur le langage, outils du jugement ; éloge paradoxal de la “sauvagerie” des Cannibales, supérieurs aux utopies des poètes et des philosophes de l’Antiquité, parce que proches de la nature : cet extrait prépare le lecteur à découvrir les Cannibales avec un œil neuf dans les pages qui suivent. Il pourra notamment mieux appréhender le cœur du chapitre, à savoir la description de l’anthropophagie, débarrassé, on l’espère avec Montaigne, de ses préjugés.


Guide de relecture

Quelques rappels sur le texte

Rappels sur le début du chapitre pour bien situer le passage

Rappelons-le, dans ce chapitre, Montaigne n’aborde pas immédiatement la question de la “barbarie” ou de la “sauvagerie” des Cannibales. Il commence par poser la question du jugement, avec l’exemple du roi Pyrrhus (roi d’Épire, une partie de la Grèce) contemplant l’armée romaine. Puis l’humaniste propose tout un développement sur l’Atlantide (le Nouveau Monde aurait pu être ce continent perdu, signe mythique de la fragilité des empires et de la nocivité de l’orgueil). Avant donc de porter (avec son lecteur) un jugement sur les Cannibales, encore fallait-il exposer les fondements d’un jugement pertinent.

Présentation de notre extrait

N’en dites pas autant à l’oral lorsque vous présentez l’extrait. J’ai voulu vous proposer ces éléments en guise de rappel.

Dans notre extrait, Montaigne achève d’expliquer sur quoi repose son jugement sur les Cannibales. Puisqu’il privilégie l’expérience, le jugement doit reposer sur un témoignage, le plus direct possible, et donc il s’appuiera sur le langage. Dans le sillage d’une réflexion sur la louable simplicité d’un bon témoin, le propos sur le langage devient le point de départ d’un éloge paradoxal de la simplicité des Cannibales, dont la société se révèle plus proche qu’aucune autre de ce qu’au XVIIIe on appellera « l’état de nature » (une proximité avec la nature mythifiée). Ainsi, un jalon après l’autre, Montaigne construit-il ici un véritable plaidoyer en faveur des Cannibales.

À l’oral, après avoir présenté Montaigne et les Essais, puis l’ensemble du chapitre “Des Cannibales”, vous pouvez présenter notre extrait ainsi :

Dans notre extrait, Montaigne achève d’expliquer sur quels fondements repose son jugement sur les Cannibales, avant de le formuler et de développer une argumentation qui oppose nature et culture, au bénéfice de la première. En filigrane, c’est un plaidoyer en faveur des Cannibales qui se dessine ici. (Propos suivi de la lecture à voix haute de l’extrait)


De “Cet homme que j’avais était homme simple et grossier…” (p. 15) à “plusieurs grandes incommodités” (p. 16)

  • Rappelez-vous : quand cet homme est-il mentionné ? Pourquoi Montaigne s’appuie-t-il sur lui ?
  • Comment dans cette page se déploie toute une opposition de deux réseaux lexicaux ? Selon Montaigne, qu’est-ce qu’un témoignage fiable ? Comment défend-il cette idée ?
  • Comment, au bas de la page 15 et en haut de la page 16, Montaigne revient-il à une réflexion qui lui est chère sur la limite de nos connaissances ? Quelle conséquence faut-il tirer, selon lui, de cette limite ? Quelles phrases en particulier font entendre l’ironie de l’humaniste ?
  • Dans ce même passage, les “cosmographes” sont opposés aux “topographes” ; que pouvez-vous rappeler sur André Thevet, alors cosmographe du roi ?

De “Or je trouve, pour revenir à mon propos…” (p. 16) à “parfait et accompli usage de toutes choses” (p. 16)

  • Comment, dans la phrase qui commence par “Or je trouve”, Montaigne met-il en évidence le fait qu’il émet un jugement à la fois fiable et forcément personnel, donc limité ?
  • Observez le présent de vérité générale dans “Chacun appelle barbarie…” : quel est son effet ? Comment Montaigne remet-il en cause l’usage habituel du terme “barbarie” ? Comment cherche-t-il à faire que le lecteur opère un décentrement, se défasse d’une pensée ethnocentrique ?
  • L’ironie de nouveau affleure dans les répétitions : pensez à le souligner. Pourquoi Montaigne peut-il railler cette vision qu’ont les Européens et les Français de leurs propres usages ?

De “Ils sont sauvages…” (p. 16) à “leur naïveté originelle” (haut de la p. 18)

  • Après le mot “barbarie”, Montaigne passe au terme “sauvages” : soulignez cet habile glissement.
  • Comment fait-il réfléchir le lecteur à ses représentations, à partir d’un retour à l’étymologie (rappelez bien l’étymologie du mot sauvage) ? En quoi cela prépare-t-il un éloge paradoxal des “sauvages” ?
  • Pourquoi choisit-il d’illustrer son argument par l’exemple des fruits et de leurs goût et autres propriétés ?
  • Comment, en particulier page 17, Montaigne dessine-t-il de nouveau une dichotomie entre deux réseaux lexicaux, autour de la pureté d’une part, et de l’artifice d’autre part ? En quoi cette opposition fait-elle écho à l’argumentaire du début de l’extrait sur la fiabilité d’un témoignage ?
  • Comment l’expression “sans culture” est-elle mise en relief ? Pourquoi insister sur ce point ?
  • Quel est l’intérêt, après avoir fait allusion à des fruits exotiques, de citer le poète latin Properce, qui évoque l’arbousier et le chant des oiseaux ?
  • Pourquoi Montaigne mobilise-t-il la figure de Platon pour défendre le primat de la nature sur la culture ?
  • À quelle conclusion parvient-il, au tournant des pages 17 et 18 ? Le mot “barbare” est-il toujours connoté péjorativement ?

De “Les lois naturelles leur commandent encore…” (p. 18) à la citation de Virgile (p. 19)

  • Comment les lexiques opposés de la pureté et de la corruption sont-ils de nouveau mobilisés dans cette page ? Pourquoi ?
  • À quelles fins la figure de Platon et celle du législateur mythique de Sparte, Lycurgue, sont-elles convoquées ?
  • Revoyez si besoin ce qu’était l’Âge d’or.
  • Comment Montaigne insiste-t-il sur l’expérience comme fondement du jugement ?
  • Quel est le paradoxe auquel il aboutit en réfléchissant au bonheur que la société des Tupinambas semble avoir atteint ?
  • Comment tisse-t-il un nouveau dialogue avec Platon ?
  • Comment insiste-t-il sur la “naïveté originelle” des Tupinambas au bas de la page 18 et en haut de la page 19 ? Interprétez-vous cette “rêverie primitiviste” comme une nécessaire “table rase” (j’emprunte ces expressions à Franck Lestringant), préalable à une reconstruction anthropologique cette fois décentrée ? Ou voyez-vous ici une idéalisation des Tupinambas, esquisse de ce qu’on appellera le mythe du “Bon Sauvage” ? Peut-on trancher nettement ?
  • Quelle logique se dessine dans cette énumération ?
  • Qu’apporte alors la citation du célèbre poète latin Virgile, extraite de son poème sur l’agriculture, les Géorgiques ? Aidez-vous si besoin du complément ci-dessous.

Trois compléments

Retour sur un élément essentiel : l’antagonisme entre pureté et corruption donne à cet extrait sa cohésion (comme d’ailleurs à tout le chapitre) et consolide donc l’argumentation.

Peu soucieux de la cohérence apparente de son texte (au “suffisant lecteur” de travailler ce point, de trouver les liaisons discrètes entre les idées), mais néanmoins attaché à la cohésion de l’ensemble, Montaigne place tout entier ce chapitre et en particulier cet extrait sous le signe de la pureté, dont il fait l’éloge, à plusieurs niveaux (en déclinant toutes les significations de la notion de pureté) : authenticité et fiabilité de qui témoigne sans épouser aucune cause au préalable ; proximité des Cannibales avec la nature ; harmonie de leur société, non encore corrompue par toutes les sophistications de la civilisation européenne, en quête d’une société idéale depuis l’Antiquité, mais profondément dégradée (par les guerres de religion notamment, ici non évoquées explicitement).


Retour sur la citation de Virgile qui clôt l’extrait.

  • D’une part, Virgile, auteur du Ier siècle avant Jésus-Christ, contemporain de l’empereur Auguste, est considéré à l’époque de Montaigne, et aujourd’hui encore, comme l’un des plus grands, sinon le plus grand poète de la latinité. C’est l’auteur de L’Énéide, notamment.
  • D’autre part, Montaigne cite ici une autre œuvre célèbre du poète, les Géorgiques, qui évoquent les travaux agricoles (Georges signifie laboureur : j’en sais quelque chose).
  • Or le propos de Virgile, tel que Montaigne l’insère dans son texte, évoque “les premières lois qu’offrit la nature”, et dont l’agriculture en sa naissance dut tenir compte pour prendre son essor.
  • Autrement dit, il s’agit à la fois de ramener de nouveau le lecteur de l’inconnu (les Cannibales vivant dans la nature) vers le connu (l’évocation de l’agriculture par Virgile, auteur de référence pour les humanistes), et de faire de Virgile, presque à la façon d’un argument d’autorité implicite, le contrepoint de la philosophie de Platon : comme si le poète avait saisi mieux que le philosophe quel rapport l’homme aurait dû entretenir avec la nature pour fonder une société idéale.

La polysémie du mot “art”, ou l’extension du domaine de la “culture” dans le texte de Montaigne.

Ai-je assez souligné la polysémie du terme “art” ? Vous veillerez lorsque vous retravaillerez ce texte à en relever les occurrences dans le texte, ainsi que celles des termes de la même famille et ceux qui appartiennent au même réseau lexical. Il s’oppose, cela a en revanche été dit, à tout le lexique de la pureté. L’art, c’est le travail des hommes, et le mot prend une connotation péjorative.

Montaigne joue bien sûr de cette polysémie pour bâtir son argumentation : art renvoie à artifice, artificiel ; le mot évoque à la fois le propos peu honnête et déformant des cosmographes, la création artistique (la peinture d’une toile d’araignée, la poésie qui “peint” l’Âge d’or), l’imagination des philosophes tels Platon, en quête du bonheur et de la société idéale, l’édification complexe de la civilisation européenne (toujours présente à l’esprit de Montaigne comme du lecteur, puisqu’elle est le cadre de référence pour juger de la sauvagerie des Cannibales), et le travail agricole qui “corrompt” le goût et les vertus des fruits.

En somme, en jouant de la polysémie du mot “art”, Montaigne accentue l’antagonisme entre nature et culture, pour mieux affirmer le primat de la première sur la seconde. Ainsi se trouve étayée l’apologie des Cannibales.


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