Je reviens à présent sur le préambule de “Des Cannibales”.


Rappel sur les idées principales de ce préambule

Montaigne commence son chapitre non par une thèse, mais par un exemple qui l’illustre à l’avance, suivant un raisonnement inductif. Façon de nous montrer qu’il faut penser à partir du réel, de « l’expérience ». De cet exemple, il infère un principe : il ne faut pas juger selon la voix commune, mais selon la voie de la raison. Ce faisant, il met en évidence, déjà, la relativité des cultures, point qui sera développé ultérieurement ; il questionne implicitement l’ethnocentrisme dont aurait pu faire preuve Pyrrhus (le fait de penser d’autres peuples et même le monde exclusivement à partir de ses propres coutumes). Il suggère peut-être aussi que la plus puissante des civilisations, ou la meilleure, n’est pas toujours celle qu’on croit…

Il évoque ensuite brièvement un homme, un témoin de la société des Cannibales, qu’il ne reconvoquera que plusieurs pages plus loin. La réflexion passe par la France Antarctique, et les hypothèses sur ce que peut être ce continent nouveau. Dans le même temps, la réflexion porte sur la limite et la fragilité des connaissances. Montaigne interroge aussi la fragilité des puissances : le plus apparemment stable, comme l’Atlantide mythique, peut être détruit, même si les destructions peuvent être fécondes aussi. L’orgueil d’une civilisation sûre d’elle-même apparaît aussi en filigrane comme facteur de destruction.

Notre extrait s’achève sur l’évocation d’un lieu réel et à taille humaine : la région natale de Montaigne et la Dordogne : illustration d’une « voie de la raison », une méthode rationnelle, qui privilégie l’expérience, en même temps que réflexion sur l’instabilité du monde (tout à fait typique de la sensibilité baroque de l’époque).


Synthèse

Montaigne fait ici l’essai d’un jugement, ou plutôt pose les fondements de ce qu’est un jugement pertinent, avant, plusieurs pages plus loin, de juger des Cannibales et de leur prétendue sauvagerie. Il réfléchit déjà sur le langage, sur les mots, et sur le point de vue à partir duquel on émet un jugement. Il appelle ainsi le lecteur à le suivre sur la « voie de la raison », plutôt que d’écouter la « voix commune », non seulement parce qu’elle est déformante, enkystée dans des préjugés, mais aussi parce que nos savoirs sont limités de fait et que le monde est en constant changement : c’est une « branloire pérenne », comme il le dira au livre III (chapitre 2, “Du repentir”). Il écrira dans le même chapitre une phrase qui explique en partie le style et le but des Essais : « Je ne peins pas l’être, je peins le passage » (III, 2). En regardant les hommes qu’il appelait « barbares » avec d’un œil neuf, Pyrrhus juge mieux du sens des mots, et avec lui on peut commencer à comprendre ce que les mots disent de nous et de la relativité des cultures.

Cette invitation à penser la fragilité de toute pensée est un nécessaire préambule à la découverte des Cannibales. Mais implicitement s’ouvre dans le même temps une autre perspective de lecture, de la confrontation entre Grecs et Romains à l’évocation de la mythique et puissante Atlantide, dont l’image allégorise la précarité insoupçonnée de toute puissance. Cette perspective amène le lecteur à construire un regard neuf, un questionnement sur ce qu’est une civilisation, et sur la fragilité des empires les plus puissants. Un regard préparé au miroir que nous tendent les pages suivantes… à la fois sur le Nouveau Monde et sur l’Europe.

Quelques mots encore, si vous m’autorisez-vous un bref prolongement, une seconde et petite ouverture. Le poète Paul Valéry en 1929 dira dans une phrase restée célèbre, alors qu’il médite sur le désastre de la Première guerre mondiale : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». N’est-ce pas là ce que Montaigne pressent, ce qui se fait jour, en filigrane, dans ce préambule ? Et si les empires sont fragiles, desquels s’agit-il ici ? La lecture de “Des coches”, ultérieurement, peut nous éclairer sur ce point.


Guide de relecture, mouvement après mouvement

Selon Montaigne, il ne faut pas juger selon ce qu’il nomme “la voix commune” : notre extrait commence par une incitation à considérer la relativité des cultures.

  • Que peut-il y avoir de surprenant à découvrir au tout début de ce chapitre des exemples extraits de l’histoire de l’Antiquité ?
  • Comment expliquer ce choix ?
  • Quel intérêt présente la parole de Pyrrhus (roi d’Épire, donc roi Grec, IIIe siècle av. J.-C.) ? Pourquoi la restituer ainsi au discours direct ?
  • Quel jeu y a-t-il ici sur le sens du mot barbare ? À quelle réflexion Montaigne invite-t-il déjà son lecteur, implicitement, quant au langage ?
  • Qu’est-ce qui donne au raisonnement de Montaigne (« Voilà comment il faut se garder… ») l’allure d’une conclusion ? (Voilà est ce qu’on appelle un présentatif ; observez aussi la tournure impersonnelle, le temps du verbe…).
  • Notez bien sûr le jeu de mots permis par l’homophonie entre voix et voie. Pourquoi opposer ainsi les deux termes ?
  • Vous pouvez prendre le temps de souligner l’intérêt du choix fait par Montaigne du raisonnement inductif (de l’exemple vers la thèse, du particulier vers le général). Pourquoi procède-t-il ainsi ? Qu’est-ce que cela a d’efficace, en termes d’entrée en matière, de prise de contact avec le lecteur ?

Un second mouvement évoque la limite des connaissances humaines en même temps que l’instabilité du monde.

  • On peut noter brièvement que Montaigne présente un personnage auquel il ne reviendra que plus loin. C’est le point de départ d’une autre réflexion.
  • Par association d’idées, Montaigne évoque la France antarctique (revoyez bien ce que c’est), et partant de là, il réfléchit à ce que pourrait bien être ce monde nouveau. Sa découverte offre l’occasion d’une réflexion sur la connaissance.
  • Que pouvez-vous dire de la formule suivante : « Je ne sais… » : songez au début du texte ; pensez aussi à la philosophie antique dont Montaigne s’inspire souvent.
  • Comment Montaigne définit-il notre rapport au savoir ? Pensez à l’emprunt fait au livre de l’Écclésiaste.
  • L’exemple suivant est tiré du philosophe Platon : vous penserez bien à le situer : c’est tout simplement le philosophe grec qui a le plus influencé la pensée européenne.
  • Pourquoi évoquer le mythe de l’Atlantide développé par Platon ? Plusieurs réponses sont possibles ; le mythe joue ici plusieurs rôles à la fois.
  • Montrez comment la phrase elle-même, par son développement, puis sa chute, souligne ce qui est raconté dans ce mythe.
  • Ici, la citation de Virgile permet d’associer implicitement la ruine d’une grande civilisation (qui a dominé les plus puissantes de son temps) et la destruction cataclysmique, géologique, de son territoire (cf. mot latin “ruina”). Pourquoi Montaigne, dans ce début de chapitre, tient-il à rappeler, fût-ce implicitement, que le plus apparemment stable est toujours susceptible de changement et de destruction ?
  • La citation de Horace va dans l’autre sens : la destruction engendre la fertilité. Ce qui est intéressant, c’est que la citation de Virgile est plus récente : Montaigne l’ajoute en 1588 ; manière d’insister sur le motif de la dégradation, de la destruction.

Un troisième mouvement souligne le caractère inouï, radicalement neuf du “Nouveau Monde”

  • En un mot, “Mais…”, Montaigne congédie ce qu’on pourrait appeler l’hypothèse de l’Atlantide. Pensez à insister sur ce point.
  • Quels arguments présente Montaigne pour récuser cette hypothèse ?
  • À votre avis, avant de parler des Cannibales, pourquoi Montaigne souligne-t-il la nouveauté du monde découvert par Colomb ? Comment s’y prend-il ? Quel lien avec le début de l’extrait et l’opposition entre “voix commune” et “voie de la raison” ?

Un dernier mouvement revient sur les « agitations extraordinaires » qui caractérisent le monde, et qui peuvent être observées et considérées à l’échelle individuelle.

  • Observez la première phrase de ce mouvement (“Il semble…”). Elle fait un lien fréquent à l’époque de Montaigne entre macrocosme et microcosme. Cependant, elle présente ici l’intérêt de poursuivre la réflexion précédente en la déplaçant du terrain de la spéculation géographique vers celui de l’expérience sensible, à l’échelle d’un homme.
  • Relevez tous les éléments qui réfèrent à l’échelle humaine, l’échelle individuelle.
  • Montrez comment la fin de notre extrait relie au fond deux axes de réflexion : le monde change ; il faut l’observer par l’expérience.

Complément sur les citations de Virgile et d’Horace

Si nécessaire, revoyez qui sont ces deux grands poètes romains du premier siècle avant Jésus-Christ. Virgile est notamment l’auteur de L’Enéide, épopée qui se veut le pendant romain de l’œuvre du grec Homère ; vous connaissez sans doute, d’Horace, l’extrait de son Art poétique (ou Epître aux Pisons) qui dit de la poésie qu’elle doit plaire et instruire en même temps : axiome que reprendra le Classicisme au XVIIe s.).

Montaigne, avec ses citations, n’entend surtout pas faire œuvre de professeur - il craint et refuse par-dessus tout le pédantisme. Les citations, parfois modifiées, sorties de leur contexte, sont à lire sous un jour nouveau. Elles apportent un sens neuf au propos, et changent elles-mêmes de sens par rapport à l’œuvre d’où elles sont extraites. On peut parler de réécriture pour les Essais : l’œuvre est truffée de citations d’auteurs de l’Antiquité, que Montaigne relit, ou qui reviennent à son esprit au fil de ses réflexions.

Ici, nous l’avons dit, la citation de Virgile permet d’associer implicitement la ruine d’une grande civilisation (qui a dominé les plus puissantes de son temps) et la destruction cataclysmique, géologique, de son territoire (cf. le mot latin “ruina”). Autrement dit, le plus apparemment stable est toujours susceptible de changement, de destruction. C’est un effet d’annonce implicite, que l’on peut lier aussi bien à la civilisation amérindienne… qu’à l’Europe déchirée.

Mais la citation de Horace va dans l’autre sens : la destruction engendre la fertilité.

Ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’on sait, bien que votre édition ne l’indique pas, que la citation de Virgile est plus récente que celle d’Horace : Montaigne l’ajoute en 1588 ; par rapport au texte de 1580, avec le recul des années, et sans gommer ce que le propos d’Horace peut porter d’espérance, il insiste donc sur le motif de la dégradation, de la destruction - motif dont on sait qu’il contribue à la cohésion du chapitre, comme un fil rouge.

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