Je reviens ici sur la rencontre entre les deux personnages, inconscients de la portée de l’événement.


Pour une synthèse

Je vous renvoie à vos notes : le texte est suffisamment clair. Soyez attentifs au fait qu’on ne peut pas exactement parler de rencontre amoureuse, ou du moins, que si l’on présente cette scène ainsi, il faut insister sur l’inconscience (tout à fait logique) qu’ont les personnages d’être au seuil d’une telle relation. C’est peut-être précisément cette inconscience, en décalage avec ce que saisit le lecteur de Stendhal, qui fait le charme de l’extrait…


Situation de l’extrait

  • Vous présenterez bien sûr Stendhal et son roman.
  • Rappelez-vous comme les premiers chapitres immergent le lecteur dans la France provinciale de 1830, avec la petite ville imaginaire de Verrières, les paysages environnants, l’atmosphère, les mentalités.
  • La plupart des personnages apparaissent médiocres, du père Sorel au maire et à Valenod. La perpétuelle recherche de l’intérêt (du « revenu ») les étouffe et les rabaisse, au point que la beauté du lieu s’en trouve affligée.
  • Deux personnages surgissent dans ce décor moqué par la voix narrative : Madame de Rênal et Julien. Restait à les faire se rencontrer.

Pour le projet de lecture

Quel que soit votre projet de lecture, songez au caractère exceptionnel des personnages évoqué ci-dessus, qui les prédispose à cette rencontre ; pensez à la mise en scène de cette rencontre (la rencontre amoureuse est ce qu’on appelle un « topos » romanesque, c’est-à-dire un passage classique de tout roman, qui appelle une attention particulière) ; analysez l’écriture, au plus près des perceptions et des émotions des personnages, avec un récit qui va d’un point de vue à l’autre ; songez à ce que la rencontre produit comme effet chez les deux personnages. Enfin, ayez une attention particulière à la question des rangs sociaux, à leur bref et provisoire effacement devant les émotions des deux protagonistes.


Mouvements du texte

Quatre mouvements composent notre extrait : Madame de Rênal voit apparaître Julien, leur premier échange est marqué par l’étonnement mutuel, qui se mue bientôt en charme pour l’un et l’autre, avant que ce même charme ne soit rompu par le retour du jeu social et de l’orgueil de Julien.

Lorsqu’après l’avoir lu, vous annoncerez les mouvements du texte, lesquels structurent votre explication, vous pouvez le faire comme ci-dessus, à condition de bien détacher par des pauses, ici indiquées par les virgules, les différents mouvements, ou bien d’user de liens logiques, sans abuser de « ensuite ».


Premier mouvement : la découverte de Julien par madame de Rênal

(Jusqu’à « il tressaillit… »)

Sur L’exergue

  • Rappelez-vous l’essentiel sur l’exergue. Tantôt, Stendhal cite un auteur ; tantôt il invente une citation. Quoi qu’il en soit, les exergues en tête de chapitre enrichissent le roman et contribuent à l’intérêt du lecteur. Elles peuvent offrir un angle de lecture pour le chapitre à découvrir, une résonance avec une œuvre ou une réflexion sur la société française de l’époque. Elles participent à ce titre de la relation de complicité que Stendhal noue avec son lecteur.
  • L’exergue du chapitre VI est une réplique du personnage de Chérubin dans l’opéra de Mozart Les Noces de Figaro (1785). Mozart, et Lorenzo Da Ponte, auteur du livret, ont porté à l’opéra le chef-d’œuvre de Beaumarchais, Le Mariage de Figaro (Acte I, scène 7 ici). Chérubin, chose unique dans le théâtre de l’époque et pour longtemps encore, est un adolescent. Il s’éveille à l’amour, à la contemplation des femmes, aux sens, et s’exclame pour dire qu’il ne sait plus ni qui il est, ni ce qu’il fait.
  • J’ajoute - mais cela n’apparaît pas dans l’opéra de Mozart, ni dans Le Mariage de Figaro de Beaumarchais, que l’on apprendra la mort tragique de Chérubin dans la La mère coupable (1792), pièce de Beaumarchais qui reprend les personnages de la précédente.
  • Ce personnage angélique, vif, gai, sensuel, amoureux de toutes les femmes qui passent, est donc à la fois symbole d’enfance et d’éveil de l’amour.

Julien est vu à travers les yeux de madame de Rênal.

  • Notez les circonstances exceptionnelles de la rencontre, qui sont d’abord marquées par l’absence d’autres hommes : voir la circonstancielle qui ouvre l’extrait.
  • Avant que le lecteur ne voie Julien, c’est madame de Rênal qui est décrite par la voie narrative. Pensez à caractériser cette nouvelle esquisse du personnage : c’est aussi sous ce jour que Julien va découvrir la maîtresse des lieux.
  • Vous aurez noté la composition de la phrase, qui met en évidence l’apparition de Julien : un complément circonstanciel initial, qui comprend une subordonnée relative, qui comprend une subordonnée circonstancielle, puis la proposition principale (« madame de Rênal sortait… ») et enfin, une nouvelle subordonnée circonstancielle (« quand elle aperçut… »), suivie d’une apposition et d’une relative. L’analyse littéraire n’exige pas que vous détailliez cette construction ; mais je la signale pour deux raisons : d’une part, elle se prête à une question grammaticale ; d’autre part, ce qui est intéressant d’un point de vue littéraire cette fois, c’est que l’événement principal relaté par cette phrase se situe dans la dernière subordonnée circonstancielle, ce qui explique que le verbe de la principale soit à l’imparfait et celui de la subordonnée au passé simple. Relisez la phrase à voix haute : elle est composée de façon à mimer et donner de l’importance à l’apparition du héros.
  • Vous penserez à caractériser le portrait de Julien, tel que la voix narrative le livre, à travers les yeux de madame de Rênal. La « chemise bien blanche » et la « veste fort propre de ratine violette » (cherchez ce qu’est la ratine) sont à commenter : est-ce attendu chez un « jeune paysan » ? Qu’est-ce que cela indique quant au personnage ?
  • Comment dès le deuxième paragraphe, la voix narrative insiste-t-elle sur le regard que porte madame de Rênal sur Julien ? Comment qualifier ce regard, qui annonce déjà le rapport qu’elle aura avec le héros ?
  • Notez « l’amer chagrin » provoqué par la prochaine « arrivée du précepteur » : en quoi peut-on dire que le lecteur, comme au théâtre, est un spectateur privilégié de la rencontre ?

Les deux personnages se rencontrent ; leur premier dialogue est placé sous le signe de l’étonnement mutuel.

(On peut dire que le dialogue amorce un nouveau mouvement, à partir de la question de Madame de Rênal ; on peut l’achever à la fin du dialogue, lorsqu’elle demande à Julien s’il sera “bon” pour ses enfants.)

  • Observez les premiers mots échangés ; quelle relation paraît se tisser ici (voir plus haut) ?
  • Analysez les premières réactions des personnages. Pensez à montrer comment la voix narrative épouse successivement les points de vue de l’un et de l’autre. Que pouvez-vous observer, dans ces allers-retours, quant à l’attitude des protagonistes ?
  • Quel effet produisent les deux suspensions du dialogue ?
  • À quelle vitesse les changements de points de vue s’opèrent-ils ? La vitesse à laquelle la voix narrative passe d’un personnage à l’autre est-elle constante ? Qu’est-ce que cela suggère ?
  • Tout au long de ce mouvement, pensez à souligner l’importance du lexique de l’étonnement (et du mot lui-même : vous repérerez sans peine le polyptote, c’est-à-dire la figure consistant à employer dans une phrase ou un texte plusieurs formes grammaticales d’un même mot).
  • À quoi madame de Rênal est-elle comparée ? Qu’est-ce que cela révèle ? En quoi cela fait-il écho à la vision qu’elle a eue de Julien ?
  • Soyez attentifs aux adverbes intensifs (« si ») et aux expressions hyperboliques.
  • Montrez comment le discours indirect libre nous plonge dans la pensée et les émotions des personnages. Si nécessaire, revoyez ce qu’est le discours indirect libre (en un mot, la frontière s’efface entre le récit et les paroles ou les pensées des personnages ; pour les rapporter, nul verbe de parole, nuls guillemets : ils forment alors la matière même de la narration, sans que l’on puisse distinguer, parfois, ce qui relève de la voix narrative elle-même des pensées des personnages ; chez Stendhal, la distinction est plus nette que chez Flaubert cependant).
  • Observez comment les pensées de madame de Rênal précèdent les mots qu’elle adresse à Julien.
  • Comment passe-t-on progressivement pour l’un et l’autre de l’étonnement à une émotion plus vive ?

Plus qu’étonnés, les personnages semblent ensuite entièrement sous le charme l’un de l’autre, bien qu’apparaissent de premiers signes de la fatalité qui les liera bientôt.

(De “S’entendre appeler…” à “un habit noir”.)

  • Vous serez peut-être attentifs au fait que la voix narrative ne rapporte pas la réponse à la dernière question de madame de Rênal : Julien a pourtant sans doute répondu. Que s’agit-il de représenter ainsi ?
  • Montrez comment le héros est tout entier absorbé par ses rêveries.
  • En quoi peut-on ici relier la rêverie de Julien au titre de l’œuvre ? Qu’est-ce que cela dit du personnage ?
  • Pensez au rôle, pour Julien ici, mais aussi plus globalement dans l’extrait, que jouent les représentations que les deux protagonistes se font du monde et des autres.
  • En quoi peut-on dire qu’ici, brièvement, les rangs sociaux semblent s’effacer ?
  • Pourquoi le narrateur dit-il que madame de Rênal est « trompée » par l’apparence de Julien ?
  • Que pensez-vous de cette construction : « elle trouvait l’air timide d’une jeune fille à ce fatal précepteur » ? Et plus loin, celle-ci : « jamais une apparition aussi gracieuse n’avait succédé à des craintes plus inquiétantes » ?
  • En quoi l’adjectif « fatal » fonctionne-t-il comme un signe du narrateur à l’adresse d’un lecteur qui en sait ou en devine plus que les personnages ?
  • Soyez attentifs à la façon dont le texte se répète (voir la phrase qui clôt un paragraphe, à nouveau sur l’étonnement de madame de Rênal et sa proximité avec Julien, deux points déjà exprimés presque dans les mêmes termes plus haut).
  • Tout à leur surprise, de quoi les personnages ne sont-ils pas conscients ?
  • Songez à relever l’importance, depuis le début de l’extrait, du terme « grâce ».
  • Pourquoi est-il intéressant que madame de Rênal s’étonne de l’absence d’un habit noir pour Julien (plusieurs réponses sont possibles) ?Comment cette réflexion permet-elle une transition narrativement habile vers le dialogue qui suit ?

Le retour de la différence sociale et de l’orgueil de Julien rompent le charme de la rencontre.

(De “- Mais est-il vrai, Monsieur…” à la fin de l’extrait.)

  • Cette fois, les personnages sont entrés dans la demeure. Qu’est-ce que cela change, symboliquement, à la situation ? À quoi peut-on associer l’extérieur puis l’intérieur ?
  • Qu’y a-t-il d’intéressant à ce que le dialogue reprenne quasiment mot pour mot l’échange précédent ? Montrez cependant les différences entre les deux dialogues, notamment en ce qui concerne la façon de répondre de Julien cette fois.
  • Montrez comment se dissipe le charme de la rencontre.
  • Vous pourrez souligner la théâtralité de l’extrait : réplique, indication sur l’attitude du personnage.
  • Quelle importance le latin revêt-il ?
  • Madame de Rênal trouve cette fois à Julien « l’air fort méchant » : en quoi cela fait-il écho au portrait que la voix narrative a fait de lui au chapitre IV ?
  • Pourquoi signaler la position de Julien par rapport à madame de Rênal ? Pensez à ce qui précède, plus haut, à ce sujet.
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