Voici le dernier guide de relecture de cette année. Bon courage dans votre réappropriation du texte ! Rappelez-vous : ce n’est qu’une aide, composée de ma lecture, des lectures faites par des spécialistes de l’œuvre de Stendhal, et de celle que nous avons faite collectivement en cours. C’est un support de travail. Si j’essaye d’appeler votre attention sur le plus de points possibles, ce guide, pas plus que les autres, n’a vocation, ni à l’exhaustivité, ni à l’exclusivité sur le plan interprétatif.


Situation de l’extrait

  • Vous présenterez Stendhal, bien sûr, puis son roman en quelques mots.
  • Situez bien le second livre par rapport au premier.
  • Puis, évoquez la relation naissante entre Mathilde et Julien, et la récente et étrange nuit qu’ils ont vécue, loin de ce qu’ils avaient idéalisé.
  • Rappelons-le, Mathilde fuit Julien au lendemain de cette nuit ; ce dernier veut quitter la demeure.

Pour votre projet de lecture

Quel que soit le projet de lecture que vous formulerez, soyez attentif aux points suivants :

  • la fierté des personnages, point de départ de leur attirance, entrave à l’épanouissement heureux de leur relation, ou ne serait-ce qu’à un début d’entente ;
  • les changements d’attitude extrêmement prompts, où l’honneur et l’orgueil sont donc sans cesse en jeu ;
  • le caractère des personnages, doubles l’un de l’autre ;
  • le caractère hautement romanesque, presque théâtral et assurément mélodramatique, de l’aveu même du héros, de cette « scène » ;
  • l’œil ironique du narrateur, qui partage avec nous ses réflexions ; l’ironie se lit aussi discrètement dans le décalage et les effets de symétrie entre les personnages.
  • Rappelez-vous l’expression employée à plusieurs reprises dans le roman pour caractériser l’amour selon Mathilde : « l’amour de tête ». Dans le second livre, au chapitre XIX (page 478 dans l’édition Folio), on trouve ainsi cette comparaison entre elle et Madame de Rênal :

« Grâce à son amour pour la musique, elle fut ce soir-là comme madame de Rênal était toujours en pensant à Julien. L’amour de tête a plus d’esprit sans doute que l’amour vrai, mais il n’a que des instants d’enthousiasme ; il se connaît trop, il se juge sans cesse ; loin d’égarer la pensée, il n’est bâti qu’à force de pensées. »

Assurément, cette expression résume très bien l’extrait à expliquer ici.


Mouvements de l’extrait : revoyez-les bien

Nous l’avons vu, le texte épouse les réactions et les émotions des personnages.

J’avais dans un premier temps lu le texte ainsi :

  • 1. Le dialogue et l’épée hors du fourreau.
  • 2. Julien remet l’épée au fourreau ; Mathilde est littéralement transportée et de nouveau amoureuse. Monologue intérieur de Julien.
  • 3. L’orgueil reprend le dessus chez Mathilde comme plus tôt chez Julien : elle fuit. Monologue intérieur de Mathilde, puis de Julien, de nouveau amoureux.

En cours, cependant, nous avons subdivisé le premier mouvement indiqué ci-dessus, ce qui donne une lecture affinée de la composition de l’extrait : en fidélité à notre cours, c’est cette lecture que je vous propose de prendre en compte. Vous la trouverez ci-dessous.

Notez cependant qu’une variante, convaincante, est tout à fait possible, qui unirait le premier et le second mouvement (ils correspondent à la montée de la tension dramatique).

  • 1. Le dialogue initial : la tension monte… (jusqu’à « curiosité »)
  • 2. puis elle atteint son paroxysme : Julien, ivre de colère, brandit l’épée, Mathilde est quant à elle métamorphosée (jusqu’à « ses larmes s’étaient taries »).
  • 3. La scène est alors suspendue par les monologues intérieurs. La tension retombe (jusqu’à « de ce pays) »).
  • 4. Mathilde décide à nouveau de fuir Julien ; l’orgueil reprend ses droits, l’amour également - mais séparé.

Les retrouvailles entre les personnages sont marquées par une grande tension.

  • Pourquoi peut-on dire que l’expression « plus mort que vif » est ironique par anticipation ? Rappelons-nous que le lecteur connaît le titre du chapitre.
  • Que symbolise le lieu de ces retrouvailles ? En quoi les personnages ont-ils les livres en commun ? Qu’est-ce que cela révèle de leur rapport au monde ?
  • Réfléchissez à l’efficacité de la question rhétorique adressée par la voix narrative au lecteur, pour dépeindre la réaction de Julien.
  • En quoi la vue est-elle particulièrement importante au tout début de l’extrait ?
  • Je vous invite à faire entendre, à voix haute, le caractère passionné de Julien tel que le fait entendre le travail sur le rythme, très lyrique ici. Faut-il selon vous voir dans ce travail rythmique une forme d’ironie ?
  • Quelle différence cela fait-il que Mathilde ait droit à une réplique au discours direct ?
  • Pourquoi avoir choisi l’italique pour la réplique de Julien ?
  • Que pensez-vous de son attitude ? Sublime ou ridicule ? Peut-on la qualifier d’héroïque ? Diriez-vous que Julien ici joue un rôle ?
  • Pourquoi peut-on parler d’une scène mélodramatique, à la limite de la parodie (revoyez dans un dictionnaire à quoi se rattache le mélodrame : emphase, exacerbation des passions, ridicule, caractère invraisemblable des situations…).
  • Comment le rôle d’accessoire de l’épée est-il mis en évidence ?

La tension atteint son paroxysme avec le geste de Julien ; à fleur de peau, les personnages sont en proie à de très vives émotions.

  • Que penser du geste de Julien ? Comment le narrateur introduit-il une discrète note d’ironie ici ?
  • Pensez à commenter le rôle de la structure comparative.
  • Que penser du fait qu’il soit presque heureux, étant sur le point de tuer son amante ? (Attention au temps utilisé : un plus-que-parfait du subjonctif, qui marque l’irréel.)
  • Montrez comment l’écriture, de nouveau, procède par champs et contrechamps, pour employer un vocabulaire cinématographique que je sais anachronique, mais qui se prête à cette alternance de points de vue.
  • Y a-t-il d’une certaine façon symétrie ici entre les états intérieurs des personnages ?
  • À quoi voit-on que Mathilde est métamorphosée ? Pourquoi peut-on dire que la qualification de « réaliste » est réductrice, s’agissant de ce roman, en ce passage précis ?
  • Pensez aussi à l’humour de Stendhal, qui n’est pas sans rappeler les dégâts de l’échelle de Julien sur les fleurs de Madame de la Mole : l’allusion sexuelle, avec l’épée tirée du fourreau, est certes implicite, mais le mot « sensation », s’agissant de Mathilde, pose question, puisqu’on devrait trouver le terme émotion à sa place. Il faut se rappeler la désillusion de la première nuit pour comprendre toute la saveur de ce moment.

À peine sortie, l’épée est remise au fourreau : la tension dramatique retombe alors, l’action est suspendue, mais Mathilde demeure métamorphosée.

  • Montrez comment l’action est interrompue pour que le récit revienne à la pensée de Julien. Quelles étapes suivent son raisonnement et sa prise de conscience ? Qu’est-ce qui le pousse à suspendre son geste ?
  • Quel intérêt y a-t-il ici à voir le mot « horreur » cette fois dans la réflexion de Julien ?
  • Pensez à caractériser la lourdeur de son mouvement.
  • Que redevient l’épée ? Observez l’adverbe « curieusement » : pourquoi avoir choisi celui-là ?
  • Comment la voix narrative paraît-elle saisir Julien de l’extérieur par la suite, avant de nous replonger dans l’esprit de Mathilde ?
  • Qu’est-ce qui témoigne de l’émotion de Mathilde ? Songez à l’emploi du discours indirect libre, notamment.
  • Pourquoi évoquer le XVIe siècle indirectement, par la référence aux rois Charles IX et Henri III ?
  • Nous ne l’avons pas dit en classe, mais vous serez attentifs au verbe transporter (« Cette idée la transportait »). Dans la même famille, on trouve le nom transports, dont le sens au XIXe est plus riche qu’aujourd’hui, et qui est précisément employé à la fin du chapitre précédent, lorsque Mathilde paraît désillusionnée, faute d’avoir vécu les « transports divins » qu’elle avait jusque-là puisé dans les romans.
  • L’alternance des points de vue n’est pas seulement un choix de nature à nous immerger dans la conscience des personnages : n’est-ce pas aussi une façon de nous montrer qu’ils ne sont jamais tout à fait ensemble ?
  • Montrez comment, cette fois, Mathilde est saisie par le regard et la pensée de Julien. Soyez attentifs, de nouveau, à l’importance de la vue : ce passage est diamétralement opposé à ce qu’on lisait au tout début de l’extrait
  • « Il faut convenir… » : qui parle ici ? Le narrateur, qui épouse le point de vue de Julien et partage ses sentiments avec le lecteur ? Ou bien est-ce, au discours indirect libre, la pensée de Julien ?
  • Pourquoi Mathilde est-elle loin d’être une « poupée parisienne » ?
  • N’est-elle pas ironiquement plus théâtrale que jamais ? Serait-elle à la fois sincère et théâtrale ?

La voix narrative revient à la pensée de Mathilde, qui fuit à nouveau Julien, toujours par orgueil.

  • Songez, tout de même, au caractère étonnant de la réaction de Mathilde, qui à aucun moment ne commente le fait d’avoir manqué d’être tuée.
  • Soyez attentifs à l’expression « Mon seigneur et maître », déjà employée par elle dans son monologue intérieur, lors de la première nuit avec Julien.
  • Retomber, rechute, faiblesse : pensez à commenter le recours, par Mathilde, au vocabulaire de la faiblesse, de l’humiliation : que révèle-t-il du personnage ? En quoi ces mots pourraient-ils aussi bien être ceux de Julien ?
  • Rappelez-vous nos échanges au sujet de la fierté : point de départ, moteur mais aussi entrave à l’amour dans le roman.
  • Observez la longueur de la phrase qui indique le départ de Mathilde. Pourquoi ce choix d’écriture ? En quoi le passage que vous avez relu est-il justement fait de ces changements de tempo ?
  • Que penser de la dernière exclamation de Julien ? En quoi son attitude fait-elle penser à celle de Mathilde un instant plus tôt ?
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