Je vous propose ci-dessous un guide de relecture, c’est-à-dire un accompagnement méthodique, mais non nécessairement exhaustif, pour vous aider à relire le texte étudié, ainsi que les notes que vous avez prises en cours, pour préparer une interprétation à la fois construite, précise et authentique en vue de l’oral du Bac.

N’hésitez pas à me signaler toute coquille éventuelle, ou à revenir vers moi en cas de question.

Pour soi-même : remettre au clair une brève synthèse sur notre lecture

Si j’étais vous, pour reconstruire rapidement une image d’ensemble du texte, je m’appuierais sur trois questions simples : qu’est-ce que ce texte ? Que dit-il ? Quelle en est la portée (ou, si vous préférez, quelle significations profondes peut-on lui donner) ?

  • C’est un texte en prose, que Baudelaire souhaitait publier dans un ensemble de « poèmes en prose ». Comme pour s’accorder à ce qu’il dit, le texte tente de concilier la prose au double sens du terme (la forme prosaïque et le sujet banal) avec la poésie, tant par sa musicalité que par la réalisation d’un « tableau parisien », l’évocation de la femme à la fenêtre se rapprochant d’une image encadrée (comme dans une fenêtre) par les réflexions au début et à la fin. C’est aussi, manifestement, un texte proche de l’apologue, ce genre littéraire qui comprend notamment la fable et le conte (revoyez la définition donnée en cours : un récit à visée argumentative). En somme, c’est un texte à la croisée des genres.
  • Il fait un éloge inattendu et paradoxal : celui des fenêtres fermées, qui stimulent l’imagination par le mystère qu’elles recèlent.
  • Le poème nous propose ainsi de construire un rapport au monde original, en ceci qu’il serait fondé sur l’imagination ; il s’apparente aussi à ce qu’on appelle un « art poétique » : un poème qui explique comment créer de la poésie. Ici, il s’agit de prélever dans le monde réel un infime fragment, très banal, « presque rien », et à partir de lui de bâtir une « légende » : une histoire méritant d’être lue, et qui serait en mesure de nous émouvoir et de remplir notre existence.

Attention, je le répète : il y a à l'issue d'une lecture ce que vous devez savoir, ce que vous avez pensé, et ce que nous avons construit. Intégrez ces trois volets de notre démarche de travail, et vous réussirez.


Situer le texte

  • Reprenez vos notes de cours. Complétez-les avec les notes des élèves qui ont bien voulu les partager, et que je remercie ici.
  • Apprenez par cœur ce qu’il faut savoir de Baudelaire ; orientez sa brève présentation biographique de façon qu’elle offre un écho anticipé à ce que vous allez dire par la suite. Ainsi, en introduction à la lecture des « Fenêtres », on pourrait insister sur l’évolution de la poésie de Baudelaire vers une écriture toujours plus simple, qui abandonne le vers pour la prose, qui s’ancre dans la réalité parisienne la plus banale (la plus… prosaïque). On pourrait aussi évoquer le Baudelaire critique d’art.
  • Situez bien le texte dans le temps, dans l’espace et dans l’œuvre du poète. Présentez bien entendu le recueil d’où est issu ce texte.

Lire le texte à voix haute : quelques conseils

  • À la fin du poème, le lecteur est pris à partie. Et nous l’avons dit, le texte relève en bonne part de l’argumentation.
  • Par conséquent, lisez-le de façon vraiment adressée, comme si, donnant voix à Baudelaire, vous tentiez de convaincre votre interlocuteur du bien-fondé de cette vision des fenêtres.
  • Travaillez les énumérations avec intelligence. Vous pouvez varier le ton d’un groupe à l’autre, faire sentir le déploiement à l’œuvre, l’effet d’accumulation que permet la prose. Gare à la lourdeur ; si Baudelaire vise ici quelque chose, ce serait plutôt la « profondeur ».

Proposer un angle, un projet de lecture

  • Après la lecture à voix haute, même si ce n’est pas officiellement exigé, on gagnera à donner une orientation à l’explication. Un angle, un projet de lecture, ou ce que certains appellent une problématique (le mot ici me paraît peu approprié). Attention au caractère extrêmement scolaire de la chose. Le pire serait : « Ma problématique, c’est… ». Retrouvez l’authenticité du tout premier contact avec le texte. Mettez-le en scène avec des mots. On pourrait commencer ainsi (je m’appuie sur des remarques faites en cours) :

« Ce texte peut être vu comme une invitation à créer, par nous-mêmes, et à la suite du poète, notre propre réalité, à partir de peu de chose. »

Ou bien :

« Ce texte propose de réfléchir à ce qui, dans une simple fenêtre fermée, stimule l’imagination, intrigue le contemplateur, tout en lui offrant une forme d’évasion. »

Ou bien encore :

« C’est un texte qui ne cesse de chercher à nous surprendre ; aussi voudrais-je placer l’explication que je vais vous proposer sous le signe de l’étonnement. »

Ou bien encore :

« C’est un texte qui, à de nombreux égards, nous amène à redéfinir la notion même de poésie : je voudrais vous le montrer dans le propos qui suit. »


Présenter les mouvements du texte

  • On attend à l’oral une explication linéaire. Mais cela ne signifie nullement un commentaire ligne à ligne ! Il s’agit simplement d’expliquer le texte en commençant au début et en se dirigeant vers sa fin.
  • Votre propos épousera donc les mouvements qui composent le texte (on s’autorisera, lorsque c’est utile, quelques bonds en avant et quelques retours en arrière).
  • Vous gagnerez donc, juste après avoir énoncé l’angle sous lequel vous le ré-interprétez, à indiquer à l’examinateur quels sont ces mouvements ; ces derniers structureront votre explication (comme des « parties » dans un commentaire à l’écrit).

Par exemple :

« Le poème est composé de la façon suivante : un premier paragraphe ouvre la réflexion sur les fenêtres, et fait l’éloge de celles qui sont fermées. Le second offre une illustration de cette conviction baudelairienne, avec l’évocation de la femme aperçue derrière la vitre, exemple que prolonge le court paragraphe suivant avec la figure du « pauvre vieux homme ». Puis Baudelaire tire le bilan de son expérience de contemplateur et de poète, en deux temps : le quatrième paragraphe raconte ce qu’il éprouve au soir, le cinquième semble s’adresser au lecteur pour tirer les enseignements de ce nouveau et paradoxal rapport au monde. »

Cela a été très bien dit en cours : la progression du texte suit aussi un mouvement qui va de l’extérieur vers l’intérieur, ou pour jouer sur les mots et gagner en précision, l’intériorité du poète.


Proposer une interprétation étayée d’analyses et de citations

Le premier paragraphe fait l’éloge des fenêtres fermées.

À partir d’ici, je vous propose un jeu de recommandations et de questions pour vous pencher à nouveau sur le texte, mouvement après mouvement. Ces derniers sont signalés par des phrases complètes, comme à l’oral (et non comme des titres auxquels manquerait le dynamisme du verbe.

  • Revoyez comment se développe peu à peu l’argumentation du poète : le pronom à valeur généralisante « celui », qui englobe tous les hommes, l’emploi du présent de vérité générale, le rôle des adverbes, le triptyque baudelairien de la dernière phrase et dans celle-ci, le rôle du déterminant défini.
  • Sur quoi l’éloge des fenêtres fermées repose-t-il ? Examinez à nouveau le type de phrase, les structures comparatives (notamment le comparatif de supériorité), la construction des phrases (leur symétrie, qui met en balance les fenêtres ouvertes et les fenêtres fermées), l’éventail d’adjectifs mobilisés…
  • Interrogez-vous : pourquoi insister autant sur le pouvoir des fenêtres fermées ? Quel est celui que l’on prête ordinairement aux fenêtres ouvertes ? Rappelez-vous que dans un premier état du texte, le locuteur se trouvait lui-même à la fenêtre (on avait « au dehors », que Baudelaire a remplacé par « au dehors »).
  • Revenez sur les adjectifs : comment interpréter l’ordre dans lequel ils sont disposés ? En quoi l’énumération, mais aussi les sons rapprochent-ils ici ce texte en prose d’un poème ? Peut-on dire selon vous que ce mouvement mime celui qui va du réel vers l’émotion qu’il procure ?
  • Comment comprenez-vous l’expression “trou noir ou lumineux” ? Est-elle seulement visuelle ? Que dire du contraste entre la “chandelle” et le caractère “éblouissant” des fenêtres ?
  • Par-delà cet éloge, le poète tente aussi de nous donner à voir les fenêtres fermées : le poème crée une image dans l’esprit du lecteur, un tableau. Baudelaire prolonge ici une très ancienne tradition poétique, qui, selon le vœu d’Horace (poète romain du Ier siècle, dont l’influence sur la littérature occidentale est considérable), cherche à ce que la poésie ressemble à la peinture (“ut pictura poesis”). Grâce à quels termes et quelles associations l’image prend-elle forme ?

Le second paragraphe offre une illustration à la thèse défendue plus haut par le poète, à la façon d’une petite histoire.

  • Ce peut être le moment de s’attarder sur le caractère hybride du texte : non seulement poème en prose, mais aussi poème apologue. Pensez donc à commenter la structure du texte, au niveau de l’enchaînement des deux premiers paragraphes, et le passage de la thèse (les fenêtres fermées stimulent l’imagination), ou si vous préférez, de l’éloge des fenêtres fermées, à un exemple. Baudelaire suit ici un schéma argumentatif qui est celui de la déduction (qui va du général au particulier, de la thèse - les fenêtres fermées sont plus intéressantes que les fenêtres ouvertes - et de l’argument - parce qu’elles recèlent du mystère qui a trait à la vie - à l’exemple).
  • Le circonstanciel « Par-delà des vagues de toits » mérite qu’on s’y arrête. Pour commencer, que suggère l’image des « vagues » ? Songez aussi à la vue que cela dessine : manifestement, le poète se situe en hauteur ; Baudelaire, on le sait, a souvent logé dans les derniers étages, moins chers, des habitats parisiens. Il a fait de tels lieux des points d’observations privilégiés, d’où saisir toute la ville d’un regard (un peu comme Rastignac, le héros de Balzac, qui se lance à la conquête de Paris à la fin du Père Goriot). À titre facultatif, vous pourriez préciser que ce complément circonstanciel entre quelque peu en contradiction avec l’état du texte tel que vous le commentez. En effet, on sait que le poème a subi un changement en son tout début : « Celui qui regarde du dehors… » remplace « Celui qui regarde au dehors ». L’état actuel du premier paragraphe invite à se représenter un homme regardant une fenêtre fermée depuis la rue, en contrebas. Mais c’est bien la première version qui concorde avec l’indication visuelle et spatiale « Par-delà des vagues de toits ». En somme, si Baudelaire a changé son texte, pour faire disparaître la fenêtre depuis laquelle il regarde et ainsi renverser le stéréotype de la fenêtre ouverte sur le monde, pour célébrer les fenêtres fermées, il a cependant, au second paragraphe, conservé l’image panoramique offerte par les toits de Paris.
  • Qu’apprend-on sur la femme qui est dépeinte ici ? Est-elle vraiment dépeinte, d’ailleurs ? Pensez à l’image que vous vous représentez en lisant.
  • Nous parlions de fable : Baudelaire raconte-t-il l’histoire de cette femme ? En d’autres termes, l’exemple est-il narratif ou descriptif ?
  • Toujours sur ce portrait : redisons deux choses : d’une part, la stylisation de ce fragment de réel (Baudelaire ne va pas jusqu’à dire que la femme est penchée sur un ouvrage de couture, mais c’est probablement ce qu’il voit ou ce qu’il devine : s’il avait été Hugo, il aurait peut-être complété ce portrait d’une “misérable” typique du Paris du XIXe siècle. D’autre part, souvenez-vous de l’écho qu’offre le portrait avec l’iconographie de la mélancolie : une simple recherche sur le web montre que la posture penchée est associée aux allégories de la mélancolie dans la peinture occidentale. C’est peut-être justement pour faire tableau que Baudelaire déréalise l’aspect le plus visiblement social du personnage. La femme acquiert ainsi une silhouette plus universelle et plus intemporelle.
  • Selon vous, comment interpréter le présent du verbe apercevoir ? Est-ce un présent d’énonciation (autrement dit, il apercevrait cette femme au moment même où il écrit et s’adresse à nous) ? Est-ce un présent d’habitude (il l’apercevrait souvent) ? Relisez la phrase jusqu’au bout pour éclairer cette question. Le choix est-il évident ?
  • Vous gagneriez à commenter le rythme quelque peu irrégulier, voire heurté, qui naît de l’enchaînement des adjectifs et des subordonnées relatives. Observez (et comptez) les syllabes de chaque groupe pour mesurer cela au plus près. N’hésitez pas à (re-)lire ce que le poète écrit à Arsène Houssaye quant à son projet de poèmes en prose.
  • Toujours pour commenter la dimension poétique et musicale du texte, vous pouvez vous arrêter, dans la phrase suivante, sur les répétitions, et souligner leur effet.
  • Que pensez-vous de la peinture offerte par la phrase qui commence à « Avec son visage… » ? Là aussi, se veut-elle précise et singularisante ? Comment commenter « son geste », par exemple ?
  • Le rôle que joue cette femme dans l’imaginaire et la création peut être compris en observant le jeu des temps : de la première à la dernière phrase du paragraphe, identifiez-les et expliquez-les.
  • Que suggère le passage de « l’histoire de cette femme » à « sa légende », et l’insistance sur la correction opérée, grâce à l’adverbe « plutôt » ?
  • Quel points communs entre l’homme du paragraphe suivant et la femme ici évoquée ?
  • Que dit du rôle de ces personnages l’évocation du vieil homme ?
  • Je viens d’écrire : vieil homme. Mais qu’écrit Baudelaire ? Pourquoi selon vous renonce-t-il à une règle à laquelle nous recourons presque naturellement, et qui repose sur un principe d’euphonie (autrement dit, pour que cela sonne bien) ?

Les deux derniers paragraphes clôturent le texte et offrent un bilan de l’expérience poétique.

Attention, ces phrases-titres que je vous propose pour plus de clarté ne sont que des suggestions et même avant tout des repères pour votre lecture de ce guide de travail. Songez que si vous les répétez telles quelles à l’oral, cela s’entendra immédiatement : vous devez donc à votre tour forger vos propres phrases de transition pour passer d’un mouvement du texte à un autre au fil de votre explication - ce qui vous évitera, c’est essentiel, de dire « à la ligne tant, ... ».

  • Comment le poète fait-il coïncider la fin du texte avec la fin du jour ?
  • Observez à nouveau les verbes choisis par Baudelaire dans l’avant-dernier paragraphe. Ont-ils déjà été employés plus haut ? Quel changement notez-vous ? Comment l’expliquez-vous ?
  • Comment expliquez-vous le sentiment mis en avant dans ce paragraphe ?
  • Le pronom « moi-même » (et l’ensemble du groupe « à moi-même ») est-il nécessaire grammaticalement ? Pourquoi l’avoir écrit ?
  • Au dernier paragraphe, quel rôle le dialogue joue-t-il ?
  • Comment, dans la parole qu’il fait entendre, Baudelaire joue-t-il sur le sens du mot légende ?
  • Que désigne l’expression « la réalité placée hors de moi » ? Que suggère une telle vision du réel ?
  • La dernière phrase - la réponse du poète - aurait-elle pu s’achever avec une autre ponctuation ? Laquelle ? Qu’est-ce que cela indique quant à cette interrogation ?
  • Ne trouvez-vous pas que la façon dont le poète dit éprouver le sentiment de vivre, ici évoquée par Baudelaire, est quelque peu paradoxale ?
  • Pensez à souligner l’effet créé par la structure ternaire ici : « si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis » : traditionnellement, une telle structure est porteuse d’harmonie : de quelle harmonie pourrait-il s’agir ?
  • Dans cette même phrase s’affirme un principe de vie adopté par le poète, qui reprend discrètement le “cogito ergo sum” de Descartes, philosophe du XVIIe siècle. Pensez à indiquer qu’il s’agit d’une variation, et montrez ce qu’a d’original et de nouveau la formule de Baudelaire.
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