Voici un retour sur notre travail, en complément de vos notes, pour vous aider à vous approprier le poème “À une mendiante rousse”.

N’hésitez ni à revenir vers moi en cas de question à la rentrée, ni à faire remonter d’éventuelles erreurs ou imprécisions que j’aurais pu laisser par inadvertance.


Certains éléments ci-dessous sont semi-rédigés.


Pour situer le texte

Je vous renvoie ici à vos notes prises en cours. Pensez notamment à l’évolution du titre.


Étude de la composition et compléments par rapport au cours

  • 14 quatrains
  • Dans chaque quatrain, 3 heptamètres + 1 quadrisyllabe : c’est, pourrait-on dire de façon imagée, un poème qui boîte, qui cloche. Vous l’avez parfois très bien dit en cours : le même schéma strophique, les rimes suivies confèrent au poème de la régularité, peut-être de l’harmonie ; le choix d’un vers impair et le quadrisyllabe final de chaque quatrain rompent avec cette régularité. Baudelaire travaille simultanément une forme très contraignante, qui peut rappeler les exigences élevées du mouvement parnassien, dont il est en partie l’héritier, mais aussi une forme d’écart volontaire par rapport à une perfection trop froide, qui s’approcherait d’un « rêve de pierre » comme celui qu’évoque le poème « La Beauté ».

Pour mieux comprendre cette ambivalence, je vous renvoie au complément que j’ai proposé sur Pearltrees à propos du Parnasse (dans la collection dédiée au premier chapitre).

Le texte s’organise en trois mouvements :

1. Une adresse à la mendiante : 3 premiers quatrains ; évocation de sa beauté paradoxale.

2. Au conditionnel, le poète imagine comment sa beauté pourrait être mise en valeur, quatrains 4 à 11… s’il écrivait comme les poètes de la Renaissance. Pastiche.

3. Après un tiret et l’adv. Cependant, retour à la mendiante telle qu’elle est que Baudelaire, poète chétif qui se reconnaît en elle (pauvre lui aussi), veut la conserver, car sa beauté procède justement de sa pauvreté. (Au dernier vers, insister sur le « ma »). Refus d’une poésie ornementale, d’un imaginaire artificiel qui embellirait la mendiante. C’est que la beauté est liée à la pauvreté, qu’il ne s’agit de ne pas nier, mais au contraire de valoriser.


Synthèse

  • C’est un poème de jeunesse, qui figure initialement dans « Spleen et Idéal », avant de trouver une place nouvelle et peut-être plus cohérente thématiquement parlant dans « Tableaux parisiens », à la faveur de la nouvelle édition des Fleurs du Mal en 1861. Il est composé de 14 quatrains étonnants, eux-mêmes faits d’heptamètres suivis d’un tétrasyllabe.
  • Il évoque une jeune chanteuse des rues de Paris, déjà célébrée par le poète Banville, et peinte par Émile Duroy, ami de Baudelaire, dans les années 1840. Il en fait l’éloge de plusieurs façons différentes et insiste sur la beauté qui naît non seulement malgré, mais grâce à la pauvreté de la mendiante.
  • Il articule un éloge paradoxal et un art poétique, c’est-à-dire un poème qui offre une réflexion, en acte, sur l’art de faire de la poésie : Baudelaire pastiche ses prédécesseurs au cœur du poème (poètes de la Renaissance et du XVIIe siècle, et peut-être même Banville, son contemporain), et tourne leur art en dérision, pour leur opposer une poésie moderne, qui accueille la mendiante dans toute sa pauvreté, sans l’embellir artificiellement.

Lecture du texte

Les trois premiers quatrains consistent en un éloge adressé à la mendiante. Le poète célèbre sa beauté paradoxale.

Point de méthode : gardez-vous de préparer des titres, par nature statiques et donc peu efficaces à l’oral : votre parole doit être dynamique. Si quelque part de votre préparation doit être rédigée, c’est bien les phrases qui vous permettent de présenter chaque mouvement.

  • Comment le portrait est-il fait ? Observez la progression choisie par le poète.
  • Songez à l’intention plastique qui anime souvent Baudelaire : qu’est-ce qui fait tableau ?
  • En quoi la mendiante est-elle un personnage typiquement baudelairien (ou intéressant pour Baudelaire, si vous préférez) ?
  • En quoi sa beauté est-elle paradoxale ?
  • Comment interprétez-vous les rimes des vers 3 et 4 ?
  • Le poète se met en scène dans son propre tableau : comment ? Pourquoi ?
  • Comment Baudelaire compare-t-il la mendiante et la fictive « reine de roman » ?
  • Que pouvez-vous dire sur l’opposition entre les « contournes de velours » et les « sabots lourds » ? Pourquoi la troisième strophe s’achève-t-elle ainsi ?

Point de méthode : prévoyez une phrase de transition, ou ne serait-ce qu’un simple adversatif (mais, cependant…) pour créer une charnière entre l’explication d’un mouvement et celle du suivant.


Les quatrains suivants, du quatrième au onzième, dessinent une autre mendiante, métamorphosée, désirable.

Point de méthode : on gagne à ne pas tout annoncer : à stade de l’explication, on sait déjà que le second mouvement du poème est une charge ironique contre la poésie de la Renaissance et du XVIIe siècle (avec Tristan L’Hermite : voir les compléments). Mais on fait comme si on le redécouvrait au fur et à mesure.


Rappel sur la construction grammaticale complexe de ces strophes

Elles reposent en partie sur une phrase, du vers 13 au vers 40.

  • En première analyse, on pourrait voir dans la structure QUE + verbe au subjonctif présent le support grammatical d’un souhait, comme dans une prière (« Que ton règne vienne »).
  • Mais dans ce cas, le conditionnel à partir de la strophe 10 ne serait pas compréhensible.
  • Le plus probable est que l’on a affaire à un système hypothétique, grossièrement paraphrasable ainsi :

Si tu portais un superbe habit de cour (…), des sonnets, une « valetaille de rimeurs », maint page (…), maint seigneur et maint Ronsard épieraient pour le déduit ton frais réduit !

Ou bien, et ce n’en est qu’une variante :

Il suffirait qu’au lieu d’un haillon trop court, un superbe habit de cour traîne…

pour que des sonnets, une « valetaille de rimeurs », maint page (…), maint seigneur et maint Ronsard épient pour le déduit ton frais réduit !

La structure s’analyse ainsi :

  • une série de subordonnées exprimant l’hypothèse, avec QUE + subjonctif,
  • une proposition principale dont le sujet est un ensemble de groupes nominaux : « Perles de la plus belle eau », « Sonnets de maître Belleau », « Valetaille de rimeurs… », « maint page… », « maint seigneur et maint Ronsard », et le verbe « épieraient ».

Baudelaire adopte une structure grammaticalement ostensiblement complexe, comme s’il cherchait à écrire son poème dans une autre langue, un français plus ancien que le sien.


  • Comment le poème transforme-t-il la mendiante ? Quelle logique sous-tend la progression du texte ? Comparez-la à celle adoptée par le poète dans les deux premiers quatrains.
  • Montrez comment les oppositions participent de cette métamorphose. Pensez au rôle des rimes, qui n’associent pas les mots au hasard.
  • Que pensez-vous des quatrains 6 et 7 ? S’agit-il encore seulement d’une célébration ?
  • Quel genre de poème, en réduction, Baudelaire pastiche-t-il, ou à quel genre de poème, du moins, fait-il allusion ?
  • Comment évoque-t-il ses prédécesseurs ?
  • Observez la rime équivoquée aux vers 29 et 30 : c’est un procédé typique de la Renaissance et de la Pléiade. Elle repose ici sur une quasi homonymie en même temps que sur l’homophonie.
  • Que pouvez-vous dire du vocabulaire employé ?
  • Que pensez-vous de l’expression « valetaille de rimeurs » ?
  • Quel regard Baudelaire porte-t-il sur la poésie qui l’a précédé ?
  • « contemplant ton soulier / sous l’escalier » : que dites-vous de cette image ?
  • La mendiante, malgré sa transformation physique et sociale, demeurerait dans un « frais réduit » : que penser de cette expression ? Que désigne-t-elle ? Pourquoi avec de tels mots ?
  • Rappelez-vous qui sont les Valois, et ce que sont les lis. Que peut-on dire de leur évocation et de l’exclamation finale ?

Les trois derniers quatrains opèrent un retour à la réalité et à la pauvreté de la mendiante.

Point de méthode : en cours, nous avons commencé à mieux comprendre le poème lorsque nous avons étudié sa composition et perçu ce retour au réel, marqué par la typographie. Pensez donc toujours, à l’écrit comme à l’oral, et même en dehors du champ littéraire, que repérer la composition d’un texte est un mode d’accès particulièrement efficace au sens.

  • À quoi voit-on la rupture nette avec les strophes précédentes ? Pourquoi la marquer aussi sensiblement ?
  • Montrez que la langue demeure archaïsante : pensez que la tournure va + participe présent est peu usitée, même au XIXe siècle. Le verbe gueuser également. Le pastiche se poursuivrait donc : Baudelaire ne rejette pas le français des siècles passés ; il le fait sien et l’emploie autrement.
  • Notez le contraste entre les et le « vieux débris gisant » (il peut y avoir là jeu sur les mots : qu’est-ce qu’un gisant ?
  • Cherchez ce qu’est le restaurant le Véfour. Pourquoi y faire allusion ?
  • Comment la pauvreté de la mendiante est-elle rappelée ?
  • À quoi voit-on, comme au début, que Baudelaire la considère comme une égale, ou un double de lui-même ?
  • Que pensez-vous de cette dernière adresse, comme un envoi : « Va donc » ? Comment la diriez-vous à l’oral ?

Point de méthode : réfléchir à la façon de lire le texte à voix haute, c’est faire appel à l’analyse, et réciproquement.

  • Peut-on dire qu’à son tour Baudelaire ici déshabille la mendiante ? Que fait-il ?
  • En quoi peut-on dire que la jeune femme incarne, en partie au moins, l’idéal baudelairien ?

Quelques idées pour des réflexions, en ouverture de votre conclusion :

  • Songez à la question de l’alchimie poétique, ainsi qu’à la place de l’imagination chez Baudelaire : la poésie se veut-elle ici transformatrice ?
  • N’hésitez pas à relire la dédicace à Théophile Gautier, qui fait allusion aux Fleurs du Mal, et qui trouve ici un écho intéressant dans le personnage.
  • Vous pouvez relire un autre poème au titre-dédicace : « À une dame créole ». Certains passages résonnent avec notre texte.
  • Souvenez-vous, bien sûr, de la réflexion de Baudelaire sur la beauté.
  • Lisez le complément proposé sur Baudelaire et le Parnasse.
  • Pensez au travail du peintre et ami du poète Émile Deroy.
  • On cite parfois ce propos du poète Paul Claudel à propos de la poésie la plus moderne de Baudelaire, celle du Spleen de Paris, mais il pourrait aussi bien éclairer notre texte également : au sujet du style de Baudelaire, Claudel écrit : « C’est un extraordinaire mélange de style racinien et de style journalistique de son temps. »
  • Bien sûr, il est intéressant de relire les poèmes de Banville et de Tristan L’Hermite.
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