Quelques mots pour compléter notre cours sur Les Fleurs du Mal.

(Les numéros de pages renvoient à la pagination de l’édition GF.)


Il peut paraître vain et un peu artificiel de catégoriser un écrivain (surtout Baudelaire). Mais chaque artiste s’inscrit dans son époque en même temps qu’il exerce sur elle, en retour, une influence plus ou moins grande. Et nous avons déjà pu mesurer l’importance de Baudelaire, même pour notre temps. Théoricien de ce qu’il nomme la « modernité », il considère et invite à considérer en effet que la beauté réside non pas dans tel ou tel objet (il y aurait des objets intrinsèquement beaux et dignes d’être peints, et d’autres inacceptables dans l’art), mais dans le regard que porte sur lui l’artiste. Peut-être cela nous paraît-il évident aujourd’hui, mais il n’en était pas de même au mitan du XIXe siècle.

Après avoir indiqué quelques repères sur Baudelaire et le Romantisme, pour enrichir notre connaissance du poète et mieux saisir son rapport à la Beauté, il est donc intéressant de s’interroger sur son rapport au Parnasse.


Repères sur le Parnasse

La poésie de Baudelaire, en partie nourrie du Romantisme du premier XIXe siècle, voisine en effet aussi avec le mouvement parnassien, du nom des recueils poétiques publiés sous le titre Le Parnasse contemporain de 1866 à 1876.

Comme souvent, ce mouvement poétique, qui naît quelques années plus tôt, prend le contrepied de celui qui le précède. De même que le Romantisme, au XIXe, s’oppose au Classicisme du XVIIe siècle, le Parnasse libère l’art de toute prétention à changer le monde. La célèbre formule de Théophile Gautier, faire de « l’art pour l’art », emblématise cette autonomie artistique par rapport au champ politique. La recherche de la beauté devient donc la finalité même des poètes qui gravitent autour de ce mouvement (les plus célèbres sont Gautier, déjà cités, et Leconte de Lisle, mais Baudelaire ou encore Verlaine sont publiés dans Le Parnasse contemporain).

Baudelaire dédie ses « fleurs maladives » à Théophile Gautier (voir page 53 dans l’édition GF) : cette révérence par l’écriture le situerait donc, à sa façon, dans le mouvement parnassien. Nous savons par ailleurs que cet homme, critique d’art, esthète, accorde à la beauté.


Pour comprendre à partir d’un exemple : micro-lecture de “La Beauté”

L’un des poèmes les plus parnassiens de Baudelaire, situé dans la section « Spleen et Idéal », s’intitule justement « La Beauté », p. 71 dans l’édition GF. Je vous invite à le lire : le poète y donne la parole (par le biais de la figure que l’on nomme prosopopée) à une beauté allégorisée sous la forme d’une statue :

« Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre », 

annonce-t-elle fièrement dès le premier vers. Froide sculpture aux lignes parfaites, elle est dépourvue d’émotion : 

« Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris ».

Le motif des yeux inspirants mais cruels n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’œil de la passante que nous avons étudié.

Ce poème a toute l’apparence d’un manifeste parnassien.


Pour comprendre à partir d’un exemple : micro-lecture “d’Hymne à la Beauté”

Mais curieusement, Baudelaire donne à lire un autre poème sur la beauté : « Hymne à la Beauté », quelques pages plus loin (p. 74), au terme d’un parcours de poèmes d’ailleurs liés à l’Idéal.

De même, lisez ce texte si vous ne l’avez déjà fait. Conçu sous la forme d’une adresse du poète à la beauté (comme une réponse au précédent poème ?), il est, si l’on ose dire, beaucoup plus baudelairien : je vous invite à observer les contrastes qu’énumère Baudelaire, en s’interrogeant comme à voix haute sur ce qu’est réellement la beauté, dont l’œil contient « le couchant et l’aurore ». Le texte est par ailleurs mis en mouvement par les questions de l’écrivain : il est beaucoup plus dynamique que « La Beauté », qui mimait la parole et la froideur d’une statue.

Le titre (« Hymne à… »), en suggérant une célébration, incite à penser que cette beauté indécise, qui va d’un pôle à l’autre, du Spleen à l’Idéal, a la faveur du poète, par rapport à une beauté non moins fascinante, mais peut-être trop parfaite : celle du poème « La Beauté », d’inspiration parnassienne.


Retour à la dédicace : un hommage ironique ? Un signe d’appartenance et un écart à la fois ?

Si l’on relit alors à la lumière de ces hypothèses la dédicace faite à Théophile Gautier (p. 53), on ne peut qu’être frappé par l’écart entre les « fleurs maladives » ainsi offertes, et l’hommage rendu au « poète impeccable », c’est-à-dire, littéralement, dont le rapport à la poésie est dénué de tout péché (im - peccable), de tout mal. Baudelaire assumerait une filiation avec le Parnasse tout en revendiquant un pas de côté, une originalité propre.

Baudelaire ne serait donc ni tout à fait romantique, ni tout à fait parnassien. Il annonce certes le Symbolisme des dernières décennies du siècle, mais en réalité, il demeure comme inclassable. Sa poésie un carrefour de la poésie moderne : le Romantisme et le Parnasse s’y rejoignent ; le Symbolisme, et même une part du Surréalisme du début du XXe siècle y prennent source. 

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