Comme précédemment, je vous propose un guide pour reprendre, pas à pas, vos notes, notre réflexion en cours, ce que vous avez pu vous-même dire ou écrire au cours de la séance.

Je ne saurais trop insister sur la lecture à voix haute, à la limite de la psalmodie, que vous avez intérêt à travailler pour vous imprégner de ce texte et de l’importance que Senghor accorde au rythme, seul à même, dit-il, de produire le « court-circuit poétique » qui change « le cuivre en or » (postface du recueil Ethiopiques).


Rappels sur la Négritude

  • Terme inventé par Aimé Césaire dans les années 30 : « La Négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture », écrit-il alors.
  • Dans son ‘’Discours sur la Négritude’’, Césaire écrit : « C’est tout cela qu’a été la Négritude : recherche de notre identité, affirmation de notre droit à la différence, sommation faite à tous d’une reconnaissance de ce droit et du respect de notre personnalité communautaire. »
  • Dans ‘’Liberté I’’, Senghor définit ainsi la Négritude : c’est « l’ensemble des valeurs de civilisation du monde noir à travers la planète » ; c’est encore, dit-il, « une certaine manière de vivre les valeurs que voilà, en assimilant au lieu d’être assimilé ». Il s’agit de «  travailler à la renaissance de la civilisation négro-africaine pour en vivre les valeurs fondamentales ».

Sur Senghor, je vous renvoie aux notes prises en cours.


Sur la poésie de Senghor

  • La poésie de Senghor, on l’a vu, renouvelle le lyrisme pour retrouver et célébrer les traditions originelles des Africains.
  • Senghor fait le choix du verset : une unité de prose rythmée qui excède la longueur du vers. Dans l’article « À propos de négritude : Senghor et Fanon » (paru dans Vie sociale et traitements, n°87, 2005), Claude Roynette écrit :

« S’il a fait choix du verset pour s’exprimer, c’est parce que le verset s’adapte à la lente palabre et qu’il est psalmodié au son des tambourins et des xylophones. Le mariage du blanc et du noir n’est pas la grisaille, mais l’harmonie des contrastes. L’Eurydice perdue et retrouvée n’est pas la négritude abstraite, ce sont les beautés noires, sculpturales… »

  • Sur le rythme, Senghor écrit dans la postface du recueil ‘’Éthiopiques’’ (1956) : « Seul le rythme provoque le court-circuit poétique et transmue le cuivre en or ». Il dit vouloir créer une « Une versification rythmique ».
  • Ainsi Senghor écrit-il ses poèmes en se présentant comme un griot : en Afrique, le griot est poète, musicien, dépositaire de la culture orale, très liée à la musique ; il appartient à une caste précise ; il connaît les récits fondateurs, les épopées, les mythes, mais aussi les lignages familiaux. La référence aux instruments de musique, fréquente dans la poésie de Senghor, souligne ce statut du poète-griot.
  • Attention : n’allons pas voir dans cette célébration de l’africanité, de la culture africaine, une entreprise exotique ou pittoresque. « Femme noire » n’est pas « Parfum exotique », même si, chez Senghor comme auparavant chez Baudelaire, l’évocation d’un paysage autre appelle aussi une démarche d’idéalisation.

« Femme noire » : lecture du poème

Chants d’ombre

Premier recueil de Senghor, publié en 1945, ‘’Chants d’ombre’’ réunit des poèmes « de jeunesse », dont « Femme noire ».


Nos pistes de lecture

Au sein des deux classes, voici l’ensemble des angles et des pistes de lecture que nous avons envisagés après notre découverte du texte.

  • Un éloge.
  • La musicalité : sons et rythme.
  • Le foisonnement des sensations.
  • Un poème tout en contrastes (qui n’est pas sans rappeler Baudelaire par moments).
  • Un poème qui joue du clair-obscur, en revisitant la noirceur de la peau, en faisant jouer sur elle la lumière.
  • L’africanité et la poésie française mêlées.

En guise de synthèse

  • « Femme noire » est un poème en versets : des unités de prose rythmique qui excèdent la longueur d’un vers (bien que certains segments, le premier de chaque strophe notamment, puissent être appelés vers, en raison de leur brièveté). Le texte est écrit en français, mais, situé dans un recueil intitulé ‘’Chants d’ombre’’, il sonne différemment de la poésie dont nous sommes familiers.
  • C’est un poème de célébration. Il s’agit de louer la beauté de la « femme noire », c’est-à-dire de toutes les femmes noires et à travers elle de l’Afrique, de façon allégorique. L’allégorie pourtant n’occulte jamais le corps, ni la sensualité, voire l’érotisme du texte. Le poète loue en particulier les contrastes, qu’il fait jouer sur le corps de cette « femme nue », comme pour redonner à la peau noire tout son éclat.
  • Cet éloge naît à la croisée de la culture classique de Senghor, acquise lors de ses études en France, et de la culture africaine, qu’il fait revivre en poète-griot (voir ci-dessus), par la recherche d’une poésie fondée sur le rythme. En somme, il ne s’agit pas seulement de louer l’Afrique, mais de la faire entendre et de la donner à voir par la musique qui se dégage du texte.

Lecture détaillée

Composition : premier aperçu

  • Poème en versets
  • Trois quintils…
  • suivis d’un tercet dont la brièveté souligne le caractère conclusif.
  • Une anaphore structurante, construite en chiasme, dans le premier verset de chaque strophe : femme nue, femme noire (1, 4), femme nue, femme obscure (2,3). Certains d’entre vous ont rapproché cette anaphore d’un refrain, et donc le poème d’un chant..
  • Un poème qui procède par reprises successives,

Composition : les mouvements du texte

  • La célébration de la beauté de la « femme noire », à laquelle s’adresse le poète dans la première strophe…
  • devient progressivement un éloge de l’Afrique, par l’allégorie, ce que confirment les deux strophes suivantes.
  • La dernière strophe, plus brève, résume la démarche du poète (« Je chante ta beauté qui passe ») et clôt le texte, qui forme une boucle sur lui-même.

Pour des raisons pratiques, je vous propose ci-dessous une lecture strophe par strophe.


Dans le premier quintil, Senghor s’adresse à la « femme noire » dont il loue la beauté ; mais il s’agit aussi de dire une découverte.

  • Que pensez-vous de la juxtaposition du premier verset ? Êtes-vous plutôt sensible aux sons, à la répétition (pensez à la répétition de « femme » bien sûr, mais aussi aux N et à la différence d’ouverture des sons vocaliques dans « nue » et « noire ») ? À la nudité que la simplicité du verset pourrait bien mimer ? À la façon dont, peut-être, Senghor réoriente en deux temps, dès cette adresse, le regard d’un lecteur européen qui, à imaginer une « femme nue », pourrait avoir à l’esprit l’image d’une femme blanche (notre imaginaire est fait des représentations que nous avons pu voir : en Europe, on a plus souvent représenté des nus de femmes blanches que de femmes noires) ?
  • Quoi qu’il en soit, le premier verset, en forme d’adresse, suggère la contemplation et annonce donc une célébration : ainsi isolée, la « femme noire » déjà désignée par le titre est mise en relief. En quoi est-ce paradoxal ?
  • Je vous invite à observer la progression du texte vers le symbole, vers l’abstrait : « ta couleur qui est vie, ta forme… beauté ».
  • Que dire des contrastes dans cette strophe ?
  • Que peut signifier « J’ai grandi à ton ombre » ? Faut-il voir dans cette femme une figure maternelle, protectrice ? Ou déjà l’allégorie d’autre chose, que développe la suite ?
  • Comment interpréter : « Je te découvre » ? Littéralement ? Métaphoriquement ?
  • Pourquoi des majuscules à « Été », « Midi » et « Terre promise » ? Pensez bien sûr, pour cette dernière expression, à la référence biblique. Quel rôle Senghor se donne-t-il ici ?
  • Que pouvez-vous dire de la musicalité dans cette strophe ? Par exemple, comment les sons sont-ils travaillés dans ce groupe : « du haut d’un haut col calciné » ?
  • Comment interpréter cette dernière expression ?
  • Quel sens donnez-vous à l’apparition de la foudre ? Comment les images sont-elles liées entre elles ?
  • Au terme de la lecture du quintil, on distingue déjà plusieurs dimensions du poème : sa musique, ses contrastes, au service d’un éloge plein de sensualité, mais qui revêt aussi une dimension allégorique et sacrée. Autant de lignes de force que développe la suite du texte.

Le deuxième quintil transforme la beauté de la « femme noire » et prolonge la célébration, qui devient vraiment celle de l’Afrique.

  • Que pensez-vous du glissement de « noire » à « obscure » ? Comment interpréter « obscure » ?
  • Sur le plan sonore, que produit cette substitution ?
  • Je vous invite à être sensible à la gradation rythmique qui participe de la musique du texte : observez les différents groupes de mots, comptez les syllabes.
  • À plusieurs reprises dans le poème, les sons paraissent se générer eux-mêmes les uns les autres : les allitérations rapprochent par exemple « fruit mûr » et « chair ferme » (allitérations) comme plus loin ferventes et vent
  • Que dire des répétitions, de l’énumération ?
  • Cette célébration, d’abord visuelle (« femme nue »), prend la forme d’une fête des sens : je vous invite à voir comment.
  • Quels liens le poète tisse-t-il entre la femme chantée et la nature ?
  • Comment le chant et la musique viennent-ils irriguer le texte ?
  • Je vous invite à exploiter intelligemment la référence au tamtam, très riche (et qui fait écho à « femme »). Songez notamment que le terme est une onomatopée ; ce qui est intéressant ici, c’est que Senghor fait sonner cette onomatopée, lui redonne toute sa valeur phonique (alors que l’emporte dans la langue sa valeur sémantique, c’est-à-dire son sens).
  • Revoyez si nécessaire ce que nous avons pu dire du lyrisme, pour commenter efficacement l’adjectif « lyrique ».
  • Pourquoi une majuscule à Aimée selon vous ?

La troisième strophe prolonge la précédente ; l’Afrique est chantée, mais avec des accents typiques de la poésie française.

  • Pensez à commenter le premier verset, l’effet de répétition, même brièvement, parce que vous l’aurez sans doute déjà fait pour la strophe précédente.
  • Dites à nouveau ce quintil à voix haute : soyez attentif aux consonnes dites liquides (L), aux accents répartis dans le second verset.
  • Pourquoi l’huile ? Est-elle à imaginer au sens propre : l’huile dont sont oints athlètes et princes ? Est-ce une huile qui sacralise le corps ? Faut-il voir là une métaphore du chatoiement de la lumière sur la peau, et donc à nouveau un motif qui participe de l’éloge de la peau noire (et par métonymie, des Africains) ?
  • Travaillez sur la métaphore de la gazelle ; je vous invite à voir comment Senghor tisse entre elles des images pour suggérer la légèreté, la grâce.
  • Que pensez-vous de l’image des perles sur la « nuit » de la peau ?
  • Je reviens sur une très bonne remarque faite en cours : après le blanc des perles, c’est le rouge de « l’or rouge » qui apparaît (pensez à commenter le travail sur les couleurs). L’or rouge est un alliage d’or et de cuivre. Comment interpréter la présence de cet élément ?
  • Pensez bien à revoir le sens du verbe moirer si nécessaire. Mais en même temps qu’au sens, soyez attentif au son.
  • Comment le poète se met-il en scène ? Quel rôle la femme noire joue-t-elle auprès de lui ? Des indices de ce rôle étaient-ils perceptibles au début du poème ?
  • Que pensez-vous du motif de la chevelure ?

La dernière strophe, plus brève, multiplie les effets de clôture et inscrit le texte dans une autre perspective, celle de la création poétique, chargée de défier le temps.

  • Que dire de la reprise du premier verset ?
  • En quoi peut-on dire des deux versets suivants qu’il résument la démarche du poète dans ce texte ?
  • Je vous invite à vous attarder un instant sur le motif des cendres : en quel segment du poème a-t-il déjà été mobilisé ? Quel est l’effet de cette reprise ?
  • En quoi le thème de la fuite du temps, classique en poésie, est-il réinterprété ici de façon singulière ?
  • Relisez la première strophe : voyez-vous d’autres effets de bouclage ?
  • Vous avez sans doute lu « Une charogne » lors de votre découverte des ‘’Fleurs du Mal’’ : si tel est le cas, n’hésitez pas à souligner l’écho que l’on rencontre ici avec ce poème.
  • Quel rôle Senghor assigne-t-il cette fois à la poésie ?

Je vous laisse travailler de façon entièrement autonome sur votre conclusion. Vous avez me semble-t-il de nombreuses possibilités de prolongements possibles, avec des poèmes de Baudelaire (songez aux points communs et aux différences avec tel ou tel texte), avec la formule de Senghor sur le primat du rythme (qui reprend la métaphore alchimique), avec la Négritude…

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