Un guide de relecture pour vous aider à bien vous réapproprier notre travail et ce texte déjà riche de non-dits et de tensions, à l’image de toute la pièce.


Les enjeux de la scène : vers un projet de lecture

Quels sont les enjeux de cette scène, et de cet extrait en particulier ? Répondez pour vous-même, de façon synthétique ; cette réponse vous permettra de formuler un projet de lecture intéressant.

Pour vous aider, rappelez-vous que :

  • sur le plan de l’intrigue, il s’agit d’une scène de retrouvailles après une longue séparation ; quel problème de telles retrouvailles peuvent-elles poser ? Quels sont les enjeux pour les différents personnages (cf. notre travail en classe) ?
  • Sur le plan dramaturgique, c’est-à-dire s’agissant de la construction de la pièce, cette scène apparaît comme une seconde scène d’exposition (après le Prologue), voire la vraie scène d’exposition : que doit nous faire découvrir le dramaturge ?

Notre extrait

Du début à “c’est ce que je voulais dire” (réplique de la Mère).


Repérez la progression, les mouvements de l’extrait

  • Suzanne, en metteuse en scène, fait les présentations,
  • avant que le geste de Louis, à savoir serrer la main de Catherine, ne provoque l’étonnement et la discussion (à partir de “Tu lui serres la main ?”).
  • (à partir de “En même temps, qui est-ce qui m’a mis une idée pareille en tête”) La Mère s’étonne, ou fait mine de s’étonner que Louis ne connaisse pas Catherine, et prétend avoir oublié ; cette dernière le dédouane de son absence au mariage (vous noterez que cet étonnement apparaît dès la première réplique de la Mère, mais notre extrait se clôt sur les interventions de ce personnage, qui prolongent précisément ses tout premiers mots).

Aussi bien, on peut simplifier notre lecture de la composition de la scène, qui s’organise autour 

  • des présentations faites par Suzanne (on peut regrouper les deux premiers mouvements ci-dessus)
  • et des dernières répliques de la Mère, ainsi que de celle de Catherine (troisième temps ci-dessus).

Ces deux lectures fonctionnent l’une comme l’autre. Ne soyons pas trop formels : gardons à l’esprit que décomposer la progression d’un texte a quelque chose d’un peu artificiel ; c’est un acte d’interprétation qui nous permet de comprendre le texte, et qui nous aide aussi, sur un plan pratique, à structurer notre explication à l’oral. Mais les choses ne sont pas gravées dans le marbre. Comme on l’a vu, la première réplique de la Mère prépare les suivantes, puisque son discours est décalé par rapport aux paroles des autres personnages, et comme interrompu par elles.


La scène s’ouvre sur la rencontre laborieuse entre Catherine et Louis, avec Suzanne en chef d’orchestre.

Pensez à formuler pour vous-même la phrase qui présentera chaque mouvement. Si vous répétez ce qui est écrit ici, alors que ce n’est qu’une aide, une suggestion pour relire le texte, vous allez tous donner l’impression de répéter le cours de votre professeur, appris par cœur. Ce sera du plus mauvais effet.

L’ESSENTIEL

  • Choisissez une interprétation qui vous semble pertinente pour la première réplique de Suzanne : enthousiasme excessif ? Gêne occasionnée par cette rencontre étrange ? Effort pour dissimuler le malaise familial face au retour de Louis ? Sur le plan de l’analyse, à votre place, je m’appuierais, pour étayer mon interprétation, sur le caractère saccadé de la première réplique de Suzanne, en commentant la brièveté des phrases, leur simplicité syntaxique (ligne 1, 3 et 4, elles reposent sur une simple tournure présentative), et les retours à la ligne. 
  • Je vous invite à montrer, ensuite, que les autres personnages sont en retrait, qu’ils se situent comme des spectateurs de la scène (Antoine, cassant), qu’ils soient dans une position délicate (Catherine, Louis : voyez la brièveté de leurs interventions), ou qu’ils semblent décalés par rapport à la rencontre (la Mère). Caractérisez bien le rôle d’Antoine et celui de la Mère. Pour cette dernière, sur le plan de l’analyse, attachez-vous au rôle de la juxtaposition dans sa réplique.
  • Enfin, vous pouvez souligner l’étrangeté du dialogue : montrez, en vous penchant sur la succession des répliques, qu’elles ne s’enchaînent pas, autrement dit que les personnages ne se répondent pas. Vous pouvez très bien proposer à votre examinateur ce que vous imagineriez comme metteur en scène : les entendrait-on successivement ou simultanément ?

 

Pour affiner votre explication

Première réplique de Suzanne

  • Quel rôle Suzanne tient-elle dans ce début de scène ?
  • À lire les mots de Suzanne, quel effet produit l’absence de didascalie ? Quel effort le lecteur doit-il faire s’il n’est pas spectateur de la pièce ?
  • Quel effet produisent les retours à la ligne ? Et les reprises ?
  • Que peut-on dire de la longueur des phrases ? Qu’est-ce que cela peut suggérer alors que Louis entre tout juste et rencontre Catherine ? Quel ton choisir pour Suzanne ?

L’échange entre Antoine et Catherine

  • Comment Antoine se répète-t-il exactement ? Qu’est-ce que cela suggère quant à son rapport avec Suzanne ?
  • Que pensez-vous des répliques entre Catherine et Antoine ? Comment sont-elles dites ? En aparté ? Justifiez votre réponse.
  • Repérez la didascalie interne dans les répliques d’Antoine. Que dit-elle de Suzanne ?

La mère et Antoine

  • Que disent les répliques de la Mère quant à sa compréhension de ce qui se passe ? Sa place par rapport aux autres ? Qu’est-ce que cela suggère, dans cette scène d’exposition, quant à son rôle dans l’œuvre ? Quel lien faire avec la façon dont elle est désignée ?
  • Une scène d’exposition donne des informations sur le passé des personnages. Vous pourriez montrer que Lagarce joue avec cet horizon d’attente de toute scène d’exposition, en commentant la phrase d’Antoine adressée à sa mère : « tu sais très bien » ?

Louis, Catherine, Suzanne

  • Que pensez-vous de la façon dont Catherine se présente ?
  • Comment interpréter la phrase de Louis : “Je suis content” ?
  • Comment le lecteur est-il invité à imaginer les gestes des personnages, dans l’échange de répliques entre Louis et Catherine ?
  • Quels sont ces gestes et que suggèrent-ils sur les personnages et leurs relations ?
  • Comment les personnages se répondent-ils, et même : se répondent-ils ? Faut-il envisager ces répliques comme étant dites les unes après les autres, ou simultanément, selon vous ?

 


Se serrer la main ou s’embrasser ? La scène met ensuite l’accent sur les premiers gestes de la rencontre.

L’ESSENTIEL

  • Rappelez-vous ce qu’est une didascalie interne : “Tu lui serres la main” en est une : une indication scénique donnée dans la réplique d’un personnage. C’est bien sûr une stratégie d’écriture dramaturgique très efficace.
  • Vous commenterez en particulier le rôle de Suzanne, à nouveau. À vous d’interpréter ce qui semble, a minima, de l’étonnement. Étayez bien votre propos : observez les répétitions, expliquez l’effet du changement de pronom, soulignez le rôle de la juxtaposition. Faites attention, il n’y a pas là que sa réaction au geste de Louis : le texte développe le motif de l’imagination. Pensez à la contradiction entre “Tu ne changes pas” et “comme ça que je l’imagine”.
  • Soulignez évidemment le rôle d’Antoine à nouveau (vous pourrez insister sur le crescendo qui caractérise l’ensemble de ses répliques dans la scène), ainsi que la réaction de Louis à l’attente de Suzanne (sincère ? artificielle ? gênée ?).

 

Pour affiner votre explication

    Longue réplique de Suzanne (« Tu lui serres la main… »)

    • Que suggèrent les changements de pronoms ?
    • Comment voyez-vous Louis en scène par rapport aux autres personnages ? Qu’est-ce que cela dit de sa place dans la famille ?
    • Pensez à commenter cette phrase : « Il ne change pas, comme ça que je l’imagine ».
    • Que pensez-vous de l’affirmation de Suzanne à la fin de cette réplique, construite autour de la reprise du verbe trouver (“tu te trouveras, vous vous trouverez sans problème, elle est la même, vous allez vous trouver”) ?
    • Que signifie son dernier « Catherine. » ? Une invite à embrasser Louis ? S’il faut y voir une didascalie interne, quel serait le geste de Suzanne ?

    Antoine, Suzanne, Louis

    • Les personnages se parlent-ils (Louis à Suzanne, Catherine à Suzanne) ? Se répondent-ils ? Pensez à bien justifier vos réponses en citant le texte, en l’examinant. S’ils ne se répondent pas, que peut-on penser de l’atmosphère de cette rencontre ?
    • Comment comprendre ce que dit Louis lorsqu’il passe de « très content » à « très heureux » ?

    Enfin, notre extrait se clôt sur la figure de la Mère, qui recompose sa mémoire.

    L’ESSENTIEL

    • Ce dernier mouvement de votre explication est centré sur la Mère : c’est l’occasion de montrer le caractère décalé de ses répliques par rapport à l’échange. Mais même si le personnage n’est pas cohérent, pensez à commenter la cohésion de ses répliques : elles semblent se suivre. 
    • J’insisterais, à votre place, sur l’attitude très particulière de la Mère : gêne ? déni ? volonté de recomposer sa mémoire pour gommer l’épisode de l’absence de Louis au mariage ? Étonnement feint pour mieux renvoyer la responsabilité de cette absence aux autres ?… Sur le plan de l’analyse, justifiez votre propos en commentant le rôle de la question initiale (une question rhétorique) ; celui des verbes qui sont au cœur de sa parole et qui s’y télescopent : savoir, connaître, imaginer, croire pensable ; celui des retours à la ligne (quelle attitude peuvent-ils traduire ?).
    • Bien sûr, ayez une attention particulière pour la façon dont sont désignés les deux fils.
    • Pour Catherine, pensez à la construction de sa phrase : le sujet, ce sont “les occasions”. Pourquoi ? Qu’essaie-t-elle d’occulter ? Quelle attitude est la sienne à l’égard de Louis ?
    • La réplique d’Antoine s’inscrit dans le registre cassant de ses précédentes interventions. Mais on peut également en faire une lecture métathéâtrale (comme ci-dessus) : nous sommes dans une scène d’exposition ; Lagarce nous apprend qui sont ses personnages, mais sans lourdeur : il serait inutile d’en dire plus, car la Mère “sait ça parfaitement”.
    • La dernière réplique de la Mère mérite d’être commentée pour sa construction chaotique (à nouveau, les juxtapositions sont légion), la brièveté des propositions, les contradictions entre savoir et mémoire, le changement de temps (j’oubliais, j’avais oublié). Elle se clôt sur l’un des leitmotivs de la pièce.

     

    Pour affiner votre explication

      La Mère

      • Quelle place, dans l’ensemble, pour la Mère dans cette scène ?
      • Répond-elle à quelqu’un ? À qui parle-t-elle ? Nous sommes au théâtre : il est fréquent, jusqu’au XXe siècle, que les dramaturges travaillent soigneusement l’enchaînement logique des répliques. Est-ce le cas ici ?
      • Montrez que la réplique qui commence par “En même temps…” a été préparée par sa toute première réplique.
      • Quel verbe emploie-t-elle, elle aussi, à l’instar de Suzanne ? Que peut-on en penser ?
      • Vous pouvez aller plus loin : je vous invite à regarder les verbes qu’elle emploie dans cette réplique, et qui semblent ricocher les uns sur les autres : ils livrent une image en réduction des relations familiales…
      • Examinez l’alternance des pronoms de 2e et de 3 personne, et la façon dont la Mère reformule son propos. Rappelez-vous ce qu’est la double destination du texte théâtral (un texte adressé par un personnage aux autres personnages et au public). Comment Lagarce met-il à profit cette caractéristique constitutive du texte théâtral ? Quelle image cela donne-t-il de cette famille ?
      • Comment la Mère désigne-t-elle Antoine et Louis au milieu de sa réplique ? Que découvre-t-on ainsi ?
      • Relisez sa dernière phrase : qu’en pensez-vous ? Quel effet le “Vous” produit-il ?

      Catherine et Antoine

      • La réplique de Catherine, qui suit, est-elle utile ? Si oui, pour qui (voir, plus haut, ma remarque sur la destination du texte théâtral) ? 
      • Pourquoi la voix passive est-elle employée par Catherine (dans « les occasions ne se sont pas trouvées », le sujet du verbe est : “les occasions”) ? Quel aurait pu être le sujet d’une phrase à la voix active ? Comment interpréter cette intervention à la suite du propos de la Mère ?
      • Que pensez-vous de la réplique d’Antoine ? Si on doit la comparer à celles des autres personnages, que peut-on dire et induire de sa longueur ? Quelle idée nous faisons-nous de ce personnage, compte tenu de sa façon de répliquer aux autres ?

      La Mère

      • Comment caractériser l’expression de la Mère dans cette nouvelle réplique : diriez-vous qu’elle est construite ? Vous pouvez souligner l’importance de la juxtaposition dans la composition de la phrase.
      • Observez les temps qu’elle emploie successivement. Qu’en penser ?
      • « toutes ces autres années » : que signifie cette expression ? En quoi ont-elles été « autres », pourquoi cet adjectif ? 
      • « C’est ce que je voulais dire » : que pensez-vous de cette phrase (emblématique de la pièce) qui suggère que la Mère est arrivée à exprimer un point de vue clairement ? En quoi annonce-t-elle un leitmotiv et une problématique essentielle de la pièce ?

      Pour préparer la conclusion

      Rappelez-vous - ce n’est qu’une astuce méthodologique - les trois questions qui permettent aussi bien d’entrer dans une lecture que de récapituler ce qu’on a compris et construit, au terme de l’interprétation. Qu’est-ce que ce texte ? Que dit-il ? Quelle en est la portée, quels en sont les enjeux, que suggère-t-il implicitement ?

      • Cet extrait se situe au début d’une scène d’exposition.
      • Il montre des retrouvailles entre Louis et les siens.
      • Il révèle déjà… (à vous de compléter).

      Le début de la scène 1 : un condensé de la pièce ; d’impossibles retrouvailles ; une tension sourde

      • En réduction, cet extrait de la scène 1 annonce la suite de la pièce : Catherine évoquera les enfants ; la mère reviendra sur le temps perdu et les dimanches ; Suzanne confrontera son image de Louis au frère qu’elle retrouve, entre joie de lui dire qui elle est, et reproches au frère qui l’a abandonnée ; Antoine, ici tout en répliques sourdes et brèves, éclatera à la fin de la pièce : c’est avec lui que culminera la tension.
      • La pièce s’annonce comme une tragédie familiale qui articule crise personnelle (celle de Louis), crise au sein de la famille (dont les membres ne parviennent ni à se retrouver, ni à se parler, ni à se connaître), et crise de la parole (éclatée entre des monologues de Louis destinés au seul spectateur, et des dialogues où l’échange peine à se faire vraiment : certaines répliques, comme celles de la Mère, apparaissant même comme des monologues interrompus).
      • Comme la pièce, la scène tout entière est orientée par sa fin (c’est ainsi qu’écrivait Racine : il partait du dénouement de ses pièces pour en construire toute l’architecture). Dans notre extrait, les retrouvailles entre Antoine et Louis ne se font pas ; elles aimantent toute la scène (puisque rencontrer Catherine, ce pourrait être retrouver Antoine) : or c’est par cette confrontation entre les deux frères que l’intrigue familiale s’achèvera.
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