Voici un guide de relecture pour vous approprier pleinement l’extrait qui voit Mathilde et Julien se retrouver dans la bibliothèque de l’Hôtel de La Mole, et Julien brandir un instant, d’un bras vengeur, “une vieille épée”.

Rappelez-vous : ce n’est qu’une aide, composée de ma lecture, de notre lecture collective, en cours, de vos remarques, et des lectures faites par des spécialistes de l’œuvre de Stendhal. Ce n’est qu’un support de travail ; si j’essaye d’appeler votre attention sur le plus de points possibles, ce guide, pas plus que les autres, n’a vocation, ni à l’exhaustivité, ni à l’exclusivité sur le plan interprétatif.


Délimitations de l’extrait

de “M. de la Mole était sorti” à “en la voyant courir”.


Pour une synthèse

  • C’est un extrait du roman qui s’organise quasiment autour d’une unique action, à savoir que Julien tire une vieille épée pour se venger du déshonneur que lui inflige une Mathilde redevenue hautaine.
  • Julien, humilié par une Mathilde honteuse de s’être donnée à lui, manque en effet la tuer avec une vieille épée qui se trouve dans la bibliothèque. Son geste vengeur retourne la situation en sa faveur, bien qu’il l’interrompe : Mathilde voit en lui un fier héros de l’époque de son aïeul Boniface de La Mole ; pour ne rien lui céder toutefois, elle s’enfuit.
  • Bien que la voix narrative soit ici discrète, l’extrait est empreint d’ironie : les deux personnages, décalés avec leur temps, se ressemblent tous deux dans leur quête d’un amour et d’une vie idéalisés. Le geste de l’épée brandie est si mélodramatique que même Julien se sent devenu un personnage de théâtre. Si l’amour est ranimé par ce double sursaut d’orgueil, chez l’un comme chez l’autre, cette page offre une lecture métalittéraire : elle dit, comme d’autres textes que nous avons lus, que le roman réaliste signe ironiquement la fin de toute forme d’épopée (ou que les épopées des personnages vivant au XIXe siècle sont devenues triviales, ce qui revient quasiment au même).

Situation de l’extrait

  • Vous présenterez Stendhal, bien sûr, puis son roman en quelques mots.
  • Situez bien le second livre par rapport au premier. Rappelez-vous tout ce qui compose le livre : les deux amours, les deux femmes, l’ascension de Julien, la province et Paris…
  • Puis, évoquez la relation naissante entre Mathilde et Julien, et la récente et étrange nuit qu’ils ont vécue, loin de l’amour qu’ils avaient idéalisé.
  • Rappelons-le, Mathilde fuit Julien au lendemain de cette nuit ; ce dernier quant à lui veut quitter la demeure. Voilà où en est rendue l’intrigue.

Pour formuler votre angle de lecture

Quel que soit le projet de lecture que vous formulerez, soyez attentif aux points suivants :

  • la fierté des personnages, point de départ de leur attirance, forme aussi une entrave à l’épanouissement heureux de leur relation, ou ne serait-ce qu’à un début d’entente ;
  • les changements d’attitude sont extrêmement prompts ; ils révèlent que l’honneur et l’orgueil sont sans cesse en jeu ;
  • le caractère des personnages en fait des doubles l’un de l’autre ;
  • la scène revêt un caractère hautement romanesque, mais aussi quasiment théâtral et assurément mélodramatique, de l’aveu même du héros ;
  • le narrateur, même discrètement, porte un regard ironique sur ses personnages en partageant avec nous ses réflexions ; l’ironie se lit aussi dans le décalage et les effets de symétrie entre les personnages.
  • Rappelez-vous l’expression employée à plusieurs reprises dans le roman pour caractériser l’amour selon Mathilde : « l’amour de tête ». Dans le second livre, au chapitre XIX (page 478 dans l’édition Folio), on trouve ainsi cette comparaison entre elle et Madame de Rênal :

« Grâce à son amour pour la musique, elle fut ce soir-là comme madame de Rênal était toujours en pensant à Julien. L’amour de tête a plus d’esprit sans doute que l’amour vrai, mais il n’a que des instants d’enthousiasme ; il se connaît trop, il se juge sans cesse ; loin d’égarer la pensée, il n’est bâti qu’à force de pensées. »

Assurément, ce jugement du narrateur pourrait très bien s’appliquer à l’extrait que nous avons étudié.


Mouvements de l’extrait

Nous l’avons vu, le texte épouse les actions, les réactions et les émotions des personnages.

  1. Après un dialogue tout en tension, Julien, ivre de colère, tire l’épée et veut tuer Mathilde, qui s’en trouve métamorphosée.
  2. Puis l’action semble suspendue ; la tension retombe. Julien hésite, puis remet lentement l’épée au fourreau. Mathilde demeure transportée et revit la scène.
  3. De nouveau amoureuse, la jeune femme retrouve néanmoins son orgueil et s’enfuit ; Julien, de nouveau amoureux lui aussi, la regarde partir. Les personnages sont métamorphosés par l’instant, mais toujours asynchrones (en décalage l’un par rapport à l’autre) dans leurs désirs.

(Premier mouvement) Les retrouvailles entre les personnages sont marquées par une grande tension, qui conduisent Julien à un geste vengeur et théâtral.

  • D’emblée, on peut noter la théâtralité de l’extrait : les entrées et sorties de personnages font penser à des scènes de théâtre (rappelons qu’au théâtre, ce sont précisément les entrées et sorties de personnages qui délimitent les scènes d’une pièce). Pour justifier votre propos, observez le premier paragraphe de l’extrait : que dit la voix narrative des trois personnages ?
  • Vous pourrez, tout au long de l’extrait, montrer l’importance des gestes, comme si le récit était un ensemble didascalique en vue d’une mise en scène.
  • Pourquoi peut-on dire que l’expression « plus mort que vif » est ironique par anticipation ? Rappelons-nous que le lecteur connaît le titre du chapitre, “Une vieille épée”.
  • Que symbolise le lieu de ces retrouvailles ? En quoi les personnages ont-ils les livres en commun ? Qu’est-ce que cela révèle de leur rapport au monde ?
  • Réfléchissez à l’efficacité de la question rhétorique adressée par la voix narrative au lecteur, pour dépeindre la réaction de Julien.
  • En quoi la vue est-elle particulièrement importante au tout début de l’extrait ?
  • Je vous invite à faire entendre, à voix haute, le caractère passionné de Julien tel que le fait entendre le travail sur le rythme, très lyrique ici : “Emporté par son malheur, égaré par la surprise…” (7 / 7). Faut-il selon vous voir dans ce travail rythmique une forme d’ironie à l’égard du héros ?
  • Quelle différence cela fait-il entre les personnages que seule Mathilde ait droit à une réplique au discours direct dans un premier temps ?
  • Pourquoi avoir choisi l’italique dans la réplique de Julien ? (Que souligne ce choix typographique ?)
  • Pensez bien sûr à expliquer pourquoi l’expression choque Julien ; songez à l’idée qu’il se fait de lui-même.
  • Que pensez-vous de son attitude ? Sublime ou ridicule ? Peut-on la qualifier d’héroïque ? Ou bien diriez-vous que Julien ici joue un rôle ? Dans l’œuvre, on trouve notamment cette référence à Corneille, lorsque Julien se dit : “Mais il n’est qu’un honneur” : il cite alors Don Diègue, père du Cid dans la pièce éponyme (voir le chapitre XLV). Peut-on dire du personnage qu’il est un héros cornélien, c’est-à-dire (de façon schématique) porté par l’orgueil - mais aussi, déchiré entre orgueil et amour ?
  • Pourquoi peut-on parler d’une scène mélodramatique, à la limite de la parodie (revoyez dans un dictionnaire à quoi se rattache le mélodrame : emphase, exacerbation des passions, ridicule, caractère invraisemblable des situations…).
  • Comment le rôle d’accessoire presque théâtral de l’épée est-il mis en évidence ? Revoyez si nécessaire le sens du terme “curiosité”.
  • Je vous invite à commenter la façon dont la voix narrative rend compte de la tension qui règne et de l’état de Julien (“Sa douleur, qu’il croyait extrême (…) venait d’être centuplée (…)” ). Que penser de ces termes ?
  • De même, que dire encore de l’expression hyperbolique “le plus heureux des hommes” ? (Attention au temps utilisé : un plus-que-parfait du subjonctif, qui marque l’irréel.)
  • Montrez comment d’un paragraphe à l’autre, le récit, de nouveau, procède par champs et contrechamps, pour employer un vocabulaire cinématographique que je sais anachronique, mais qui se prête à cette alternance de points de vue. Appuyez-vous aussi sur la façon dont Mathilde est désignée (“mademoiselle de la Mole”, “Mathilde”), suivant le regard au travers duquel la scène est donnée à voir au lecteur.
  • Y a-t-il symétrie ici entre les états intérieurs des personnages ?
  • À quoi voit-on que Mathilde est métamorphosée ? Pensez à ce qu’elle ressent (“heureuse d’une sensation si nouvelle…”), à son geste et son attitude (elle “s’avança fièrement vers lui”, dit la voix narrative), mais surtout à ses larmes. N’hésitez pas à comparer la mention de ses larmes, ici, avec celle qui en est faite quelques lignes plus haut ; observez les verbes et les temps. Vous pouvez d’ailleurs commenter le temps, ici le plus-que-parfait, qui marque ce qu’on appelle en français l’accompli (le verbe montre l’action comme s’étant déjà achevée) : quel est l’effet ainsi produit ?
  • Pourquoi peut-on dire, au vu du tarissement des larmes de Mathilde, que la qualification de « réaliste », pour ce roman, apparaît quelque peu réductrice en ce passage précis ? Quelle liberté Stendhal prend-il avec le projet qu’il a lui-même promu, celui d’un roman qui montre “l’âpre vérité” de la société de 1830 ?
  • Pensez aussi à l’humour de Stendhal, qui n’est pas sans rappeler les dégâts de l’échelle de Julien sur les fleurs de Madame de la Mole : l’allusion sexuelle, avec l’épée tirée du fourreau, est certes implicite, mais le mot « sensation », s’agissant de Mathilde, pose question, puisqu’on devrait trouver le terme émotion (ou sentiment) à sa place. Il faut se rappeler la désillusion de la première nuit pour comprendre toute la saveur de ce moment. Autrement dit, l’ironie, chez Stendhal, repose aussi sur la mémoire que nous avons du texte.

À peine sortie, l’épée est remise au fourreau : la tension dramatique retombe alors ; l’action est suspendue, mais Mathilde demeure métamorphosée.

  • Au début du paragraphe qui commence par “L’idée du marquis de La Mole…”, montrez comment le récit rapporte les pensées de Julien, de façon à amener le lecteur au plus près de la réflexion du personnage : discours narrativisé (les pensées sont résumées), puis discours direct (malgré l’absence de guillemets), puis alternance de narration et de pensées rapportées, de nouveau de façon directe ou narrativisée. Au besoin, revoyez les formes de discours rapportés dans le guide de relecture sur la scène de rencontre entre Julien et Madame de Rênal.
  • Qu’est-ce qui fait “horreur” à Julien et le pousse à suspendre son geste ?
  • Pensez à commenter la lourdeur, voire la maladresse de son mouvement. Appuyez-vous sur tout ce qui y renvoie dans le paragraphe. Julien opère en définitive deux gestes, tout deux interrompus : lesquels ?
  • Que redevient finalement l’épée ? Arrêtez-vous sur l’adverbe « curieusement » : pourquoi avoir choisi celui-là ? Qu’est-ce que l’épée aura symbolisé dans cet extrait ? Comment justifiez-vous votre ou vos interprétations ?
  • Observez le paragraphe suivant : par les yeux de qui voit-on la scène à présent ?
  • Qu’est-ce qui témoigne de l’émotion de Mathilde ? Observez la façon dont sont rapportées ses pensées.
  • Pourquoi évoquer le XVIe siècle indirectement, par la référence aux rois Charles IX et Henri III ? Quelle importance Mathilde attache-t-elle à cette période ?
  • Soyez attentifs au verbe transporter (« Cette idée la transportait »). Dans la même famille, on trouve le nom transports, dont le sens au XIXe est plus riche qu’aujourd’hui, et qui est précisément employé à la fin du chapitre précédent, lorsque Mathilde paraît désillusionnée, faute d’avoir vécu les « transports divins » qu’elle avait jusque-là puisés dans les romans. Ce mot, transports, est un autre indice en faveur de l’interprétation sexuelle et comique de la “vieille épée” : qu’éprouve Mathilde grâce au geste de Julien (qu’elle n’avait manifestement pas ressenti lors de leur nuit d’amour) ?
  • L’alternance des points de vue n’est pas seulement un choix de nature à nous immerger dans la conscience des personnages : n’est-ce pas aussi une façon de nous montrer qu’ils ne sont jamais tout à fait ensemble ? Je vous laisse y réfléchir.

(Troisième mouvement) Notre extrait s’achève sur un étrange moment de silence, au cours duquel les personnages, de nouveau amoureux l’un de l’autre, se regardent, avant que Mathilde, pleine d’orgueil, ne quitte la pièce.

  • Comment interprétez-vous : “avec des yeux d’où la haine s’était envolée” ? N’hésitez pas à revoir la définition de la litote.
  • Je vous invite à commenter l’importance de la vue dans ce dernier mouvement.
  • La scène paraît encore suspendue ; appuyez-vous sur les temps des verbes pour commenter ce nouvel arrêt sur image.
  • « Il faut convenir… » : qui parle ici ? Le narrateur ? Ou bien est-ce, au discours indirect libre, la pensée de Julien ?
  • Pourquoi Mathilde est-elle loin d’être une « poupée parisienne » ? Comment cette expression est-elle connotée ?
  • Que penser de la parenthèse manifestement attribuable au narrateur ? Quel regard porte-t-il sur Julien ?
  • Mathilde n’est-elle pas ironiquement plus théâtrale que jamais ? Pourrait-elle être à la fois sincère et théâtrale ? Qu’en pensez-vous ?
  • Montrez comment, de nouveau, la voix narrative va d’un protagoniste à l’autre, non seulement en termes de points de vue, mais aussi d’immersion dans la réflexion des personnages.
  • Soyez attentifs à l’expression « Mon seigneur et maître », déjà employée par elle dans son monologue intérieur, lors de la première nuit avec Julien. Quelle image de l’amour Mathilde a-t-elle ?
  • Retomber, rechute, faiblesse : pensez à commenter le recours, par Mathilde, au vocabulaire de la faiblesse, de l’humiliation : que révèle-t-il du personnage ? En quoi ces mots pourraient-ils aussi bien être ceux de Julien ?
  • Rappelez-vous nos échanges au sujet de la fierté : point de départ, moteur mais aussi entrave à l’amour dans le roman.
  • Observez la longueur de la phrase qui indique le départ de Mathilde, puis la brièveté de la suivante. Que pouvez-vous en dire ? Qu’est-ce que cela révèle du personnage ?
  • En quoi la “fuite” de Mathilde clôt-elle l’extrait de façon à nouveau théâtrale ?
  • Que penser de la dernière exclamation de Julien ? En quoi son attitude et son regard sur Mathilde peuvent-ils faire penser à ceux de la jeune femme un instant plus tôt ?
  • Pour ce dernier mouvement, pouvons-nous parler d’un élan d’amour muet ? La fin n’est-elle pas aussi mélodramatique que l’épisode de la vieille épée ?

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