Je reviens sur notre découverte de Julien Sorel, au quatrième chapitre de Le Rouge et le Noir.


Situation de l’extrait

Je vous invite à relire vos notes sur notre lecture des premiers chapitres, sur l’invite faite au lecteur à s’immerger dans la France provinciale de 1830, telle que Stendhal la perçoit. Vous pouvez rappeler que la voix narrative nous fait découvrir très naturellement lieux et personnages à mesure que nous entrons dans Verrières. L’histoire prend place de façon très fluide dans ce cadre, par la décision de Monsieur de Rênal de s’attacher les services d’un précepteur, pour les raisons que nous avons comprises : il en va de son prestige. Julien, qui « sait le latin », se voit ainsi offrir, sans qu’il le sache encore, une opportunité d’ascension sociale.

Comme Stendhal raconte à hauteur de personnage, dans un réalisme subjectif (autre façon d’exprimer son choix d’épouser le point de vue de ses personnages pour raconter leur histoire, c’est-à-dire d’adopter ce qu’en étude du récit on appelle le « point de vue interne »), le lecteur en sait plus que Julien : nous savons que le père Sorel va trouver son fils après avoir négocié les conditions de cet emploi.


Délimitations de l’extrait

Chapitre IV (Livre I), de « En approchant de son usine » à « le Mémorial de Sainte-Hélène. »


Éléments de synthèse (pour vous aider à élaborer votre projet de lecture)

  • Cet extrait offre une présentation dynamique du héros (ou en action, si vous préférez).
  • Se dessine sous nos yeux, alors que nous le découvrons dans la scierie, tandis que son père le cherche, une figure singulière, qui se distingue du monde dont il est issu.
  • C’est un personnage qui n’est pas à sa place, et que sa rêverie sur Napoléon, en pleine Restauration, ainsi que son goût de lire, semblent, avec un peu de ridicule, projeter vers d’autres sphères que celle du milieu paysan auquel il appartient.

Ce récapitulatif en trois points, dont vous êtes désormais familiers, doit vous permettre de mémoriser l’essentiel lorsque vous revenez au texte ; il pourra aussi vous aider à élaborer un projet de lecture pertinent.


Mouvements du texte

Rappelons que si jamais l'examinateur choisit un découpage plus serré, en vous faisant étudier une partie du texte seulement, il vous reviendra de nouveau de repérer des mouvements dans l'extrait qui vous sera soumis. Ce qui compte, c'est donc votre capacité à repérer des articulations, une dynamique, des changements (de thème, de focale, de ton...).

Dans la mesure où, comme souvent chez Stendhal, les personnages sont en action, c’est autour de la démarche du père, dont le regard filtre la scène (cf. la mention du point de vue interne ci-dessus), que je vous propose à nouveau d’étudier la composition de l’extrait :

  1. Le père cherche son fils en vain ;
  2. puis, l’ayant trouvé, il lui assène un coup violent ; Julien y perd le livre qu’il lisait ;
  3. enfin, il le fait descendre de la poutre sur laquelle il était juché. Julien regarde le ruisseau qui a emporté son livre.

Guide de relecture de l’extrait

Les éléments ci-dessous sont souvent semi-rédigés.

Première présentation de Julien, en action, vu par son père, en miroir de ses frères. Le narrateur épouse le point de vue du père, pour l’essentiel (jusqu’à « il ne savait pas lire lui-même »).

Le père, les frères

  • Les figures du père et des frères : en quoi paraissent-elles presque issues du conte ? Pensez à les caractériser. N’hésitez pas à souligner l’apparente incongruité, pour nous qui savons ce roman réaliste, à découvrir un lexique qui s’inscrit dans une autre et plus ancienne tradition littéraire. En quoi ce choix vous semble-t-il efficace ?
  • Examinez attentivement la description de l’action des frères ; observez même les allitérations.
  • En quoi peut-on dire que les frères paraissent eux-mêmes un prolongement de la machine ?
  • Comment la voix narrative, en décrivant les frères, prépare-t-il l’apparition du héros ?
  • Par les yeux de qui la scène est-elle donnée à voir ? En quoi ce choix de focalisation ( = point de vue) est-il efficace pour nous, lecteurs ?

Julien, un héros qui n’est pas à sa place

  • Comment est exprimé le fait que Julien ne soit pas à sa place ?
  • Comment interpréter la place où il se trouve ? Pensez à souligner la dimension symbolique des choix de Stendhal.
  • Montrez comment la construction de la phrase qui commence par “Au lieu de…” et s’achevant par “Julien lisait”, l’activité du héros est mise en évidence, et avec elle sa concentration, son retrait du monde. Je vous invite à observer et comparer la longueur des deux propositions. Quel effet produit la longueur de la seconde ?
  • Montrez comment l’on passe du point de vue du père de Julien à un commentaire du narrateur, qui évoque le vieux Sorel. Quel rapport ce dernier entretient-il avec la lecture ? Quel jugement le narrateur porte-t-il ainsi sur le personnage ? Qu’est-ce que cela dit, implicitement, de Julien et de leurs relations ?

Le père Sorel frappe Julien et fait tomber son livre (exprès ?) ; le récit oppose les deux figures (jusqu’à « la perte de son livre, qu’il adorait »).

  • “il chercha vainement Julien”, “ce fut en vain qu’il appela Julien” : songez à souligner l’importance dans le récit des effets d’insistance, comme celui-là.
  • Quel jeu y a-t-il sur l’impossibilité pour Julien d’entendre son père ? Quel écho cela produit-il avec le début de l’extrait ? Quel bruit peut bien couvrir la voix du père selon vous ?
  • Quel rapport du père au fils ? Comment cela a-t-il été préparé par le début de l’extrait ?
  • Comment caractériser le père Sorel physiquement ? Observez ses gestes.
  • À quel passage, juste au-dessus, la chute du livre fait-elle écho ?
  • Pensez à rappeler qu’on ne sait toujours pas quel livre Julien lit : pour quelle raison ? Quel effet cela peut-il créer chez le lecteur ?
  • Montrez comment le récit va et vient d’un point de vue à l’autre. Comment la voix narrative nous fait-elle progressivement passer de la vue de Julien à l’immersion dans ses pensées ?
  • Quel rôle la structure comparative joue-t-elle ici (« moins à cause de la douleur phyique, que… ») ?
  • Quel effet le verbe adorer produit-il ?
  • Le premier mouvement du texte s’achevait par un commentaire de la voix narrative à propos du rapport aux livres du père Sorel ; montrez que notre extrait est composé de sorte qu’une nouvelle fois, cette étape se termine par une référence à la lecture et au livre, véritable fil conducteur du texte, attribut symbolique de Julien.

Le père Sorel fait descendre Julien ; la violence verbale relaie la violence physique ; le récit rapproche le héros du lecteur.

  • Je vous invite à souligner, de nouveau, dans cette deuxième réplique du père Sorel rapportée au discours direct, la violence qui est la sienne.
  • Qu’est-ce qui empêche Julien d’entendre l’ordre de son père ? En quoi cela fait-il écho au début du passage ? Peut-on proposer une interprétation plus symbolique de cette difficulté qu’a Julien à entendre les ordres ? Qu’est-ce que cela révélerait du personnage ?
  • Pourquoi dévoiler le titre du livre perdu si tardivement ? Je vous invite à commenter la mise en relief de ce dernier : comment fonctionne-t-elle ?
  • Montrez que la violence du père passe autant par les gestes que par la parole. À quelle attitude, ou quel sentiment cette scène peut-elle conduire le lecteur à l’égard du héros ? (Pensez toujours à cette dimension, avec n’importe quel extrait d’œuvre ; un texte dit, signifie, et produit quelque chose sur le lecteur.)
  • Comment le narrateur nous plonge-t-il dans la pensée de Julien ?
  • Que peut représenter Napoléon pour Julien compte tenu de sa condition ? Quelle importance revêt le contexte historique ici, dans cette « Chronique de 1830 », pour saisir la portée de l’adoration de Julien ? Vous pouvez commenter, en prime, le travail que doit accomplir un lecteur d’aujourd’hui pour mesurer la portée de cette préférence de Julien : l’économie de l’écriture de Stendhal nous oblige à une recomposition du contexte.
  • La progression du texte (Julien descendant au sol) mime le rapprochement entre le héros et le lecteur : à la fin de l’extrait, tout se passe comme s’il était à notre hauteur, avec un remarquable effet de vraisemblance.
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