Ci-dessous, je vous propose des pistes pour vous aider à vous approprier pleinement cette page de Madame Bovary de Flaubert, dont l’étude s’inscrivait, gardez-le à l’esprit, dans un parcours de lectures centré sur les personnages de plusieurs romans réalistes du XIXe siècle : Eugène de Rastignac dans Le Père Goriot de Balzac, Fabrice de Dongo dans La Chartreuse de Parme de Stendhal, Charles Bovary (et sa casquette) dans le roman de Flaubert, et enfin Georges Duroy dans Bel-Ami de Maupassant (je les rappelle ici dans l’ordre chronologique).


Pour une synthèse

  • Qu’est-ce que ce texte ? C’est un début de roman qui nous est donné à lire ; l’on peut donc s’attendre à apprendre des informations sur le ou les personnages principaux, sur l’univers dans lequel il évolue, mais aussi sur les thèmes, le style et le ton de l’œuvre.
  • Que raconte-t-il ? Il raconte l’arrivée non de l’héroïne, mais de son futur époux, le jeune Charles Bovary, au collège de Rouen. Le récit est pris en charge par un condisciple de Charles, qui dit “nous” dès la première phrase. Charles fait étalage de sa maladresse, en ne sachant comment se comporter avec sa casquette.
  • Que peut-il signifier, quelle peut en être la portée ? Plus profondément, la mise en scène de ce héros ridicule montre l’importance de l’ironie dans le roman que découvre le lecteur, et n’est guère prometteuse pour l’avenir de ce personnage, déjà dans l’ombre de sa future épouse, qui donne son nom à l’œuvre ; sa découverte, par le narrateur en même temps que par le héros, ajoute à la vraisemblance de l’extrait ; l’épisode de la casquette, diminutif du mot “casque”, peut se lire comme une référence à la littérature épique, dont le roman offrirait ici la parodie.

Pour situer l’extrait

  • Madame Bovary, premier roman de Flaubert ; premier procès aussi, exactement contemporain de celui intenté à Baudelaire (par le même procureur, en 1857) ; “livre sur rien” aussi, selon l’ambition de l’auteur : je vous invite à refaire le point sur tout ce que nous nous sommes dit avant de découvrir l’extrait, à relire la biographie résumée que je vous avais proposée et à compléter tout ce qui vous semble devoir l’être.
  • Une des légendes forgées autour de l’œuvre est celle d’une lecture de La tentation de Saint-Antoine par Flaubert à ses deux amis, Maxime du Camp et Louis Bouilhet, laquelle aurait abouti à ce conseil : raconter une histoire inspirée d’un fait réel, d’un fait divers et, partant, se déprendre d’une certaine propension au lyrisme.
  • Rappelons le sous-titre de Madame Bovary : Mœurs de province. Nous ne sommes pas loin de l’ambition affichée par Stendhal, qui sous-titrait Le Rouge… : Chronique du XIXe siècle” et Chronique de 1830”.
  • Vous pouvez aussi, avec profit et délice, regarder cette présentation de l’œuvre par le truculent Jean Rochefort ; le texte est signé des Boloss des Belles-Lettres :


Pour formuler un angle de lecture

  • Comme toujours, de nombreux angles de lecture sont envisageables, du moment qu’ils tiennent compte de la découverte du personnage et du ridicule de la casquette.
  • Exemple : Cette page est, de mon point de vue, l’entrée en scène d’un personnage ridicule, sous le signe de la parodie de l’épopée, mais aussi du roman lui-même. C’est ce que je vais tenter d’expliquer à présent.

Mouvements de l’extrait

  1. La voix narrative décrit la casquette du protagoniste, de façon loufoque et au fond peu vraisemblable, tant le texte est saturé d’informations.
  2. Le héros est ensuite donné à découvrir par son nom : mais il ne parvient que très difficilement à le prononcer, ce qui crée un chahut épouvantable et comique dans la salle de classe.

(Premier mouvement) Le personnage nous est donné à découvrir à travers sa casquette.

  • Pourquoi ce “Nous” ? En quoi le récit, pris en charge par un condisciple de Charles, est-il efficace ?
  • De même, pourquoi faire coïncider l’entrée du nouvel élève dans la classe avec le début du roman ? Pourquoi « le nouveau » est-il désigné ainsi

Attention : n'allez surtout pas dire que le "nous" sert la vraisemblance ''parce qu'on est dans un roman réaliste". C'est l'inverse : si nous considérons qu'il s'agit d'un roman réaliste, c'est parce que l'un des enjeux pour Flaubert est de peindre la société de façon vraisemblable, et d'y transporter le lecteur. Le réalisme, en somme, c'est la conséquence, l'effet produit, la façon dont nous classons l'œuvre, et non les motifs qui ont présidé à sa création.

  • À quoi sert la description du rituel scolaire des casquettes jetées sous le banc ?


Retour sur la description de la casquette (semi-rédigé)

  • Chapska : casque militaire à panache d’origine polonaise, porté par les lanciers français du Second Empire, ou chapeau de fourrure à rabats pour les oreilles.
  • Soutache : tresse de galon servant d’ornement distinctif sur les anciens uniformes.
  • Ce sont donc deux parties qui réfèrent à l’uniforme ; mais l’objet n’a plus qu’un lointain rapport avec un chapeau de militaire.
  • Pensez aux qualités phoniques de ces mots : A, CH annoncent le nom du personnage et son caractère imprononçable. Autrement dit, ce que désigne les mots compterait moins que les mots en eux-mêmes.
  • À observer : la dissémination phonique et visuelle du son CH, du son B, de la lettre C : les initiales du héros
  • Principes de composition de cette description : énumération, accumulation et juxtaposition jusqu’à la saturation d’éléments incohérents entre eux ; références à l’animal, dans la matière, les motifs, ou par l’emploi de termes au sens second (bonnet à poil, casquette de loutre, baleines, boudins, poils de lapin, ovoïde).
  • Motif de la grosseur (boudins, renflée de baleines).
  • Comparaison qui ridiculise son porteur : la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile. La description suggère plus qu’elle ne décrit.
  • Mobilisation de formes géométriques : losanges de velours, polygone cartonné : comme si la casquette tentait de prendre forme, alors que tout concourt à rendre cette forme irreprésentable. Son porteur est donc, par association, un personnage indescriptible.
  • Autre analogie entre la casquette et son porteur : il est “le nouveau” ; sa visière neuve brille.
  • Termes dépréciatifs : “façon de sac”, “pauvre chose”.
  • Allusion sexuelle teintée de ridicule avec le mot “gland” qui termine la phrase et en même temps, pend “au bout d’un long cordon trop mince” ? Si tel est le cas, que dirait cette allusion de Charles ? Et du rapport qu’il aura avec l’héroïne éponyme ?
  • Ce n’est pas une description réaliste : d’ailleurs, une casquette ne « commence » pas, alors qu’une description, si ; le texte, au lieu de renvoyer à la casquette, renvoie à la rédaction d’une description (comme si Flaubert avait explicitement écrit : “Ma description commence par…”) : cela ruine complètement le projet réaliste qui caractérise le roman, de l’intérieur, dès la première page.

(Second mouvement) Charles n’a pas encore été nommé ; c’est qu’il a un nom imprononçable, qui participe de son ridicule.

  • Comment caractériser les gestes de Charles ? Observez les verbes, les temps, la longueur des phrases.
  • Qu’est-ce qui, dans les réactions des élèves à la gaucherie de Charles, préfigure le vacarme final ?
  • En quoi la raillerie du professeur contribue-t-elle à l’humiliation du protagoniste ? Quelle lecture pouvons-nous faire de son mot d’esprit ?
  • Le professeur n’est-il pas lui aussi quelque peu ridicule ? Justifiez bien votre point de vue.
  • De quels termes peut-on rapprocher “Charbovari” / Charles Bovary, et qui déclenchent l’hilarité des autres élèves ? Pourquoi cette soudaine hilarité et ce désordre ?
  • En quoi la classe paraît-elle transformée une fois prononcé le mot “Charbovari” ?
  • Je vous invite à observer la parodie de morceau de musique.
  • Qu’est-ce qui montre que le nom de Charles aussi difficile à noter qu’à dire ?
  • Quels sentiments peuvent provoquer cette longue et immédiate humiliation de Charles ?
  • Rappel sur le “Quos ego” : (à traduire par “Vous que je…” : dans l’ Énéide de Virgile, cette phrase interrompue (fig. de style : l’aposiopèse) est prononcée par Neptune, qui s’adresse aux vents qui ont dispersé la flotte d’Énée. L’aposiopèse (l’interruption) exprime le trop-plein de colère. Que penser de cette expression appliquée au professeur ?
  • À quoi le latin est-il employé ? Qu’est-ce que cela dit du regard porté par Flaubert sur l’école ? N’hésitez pas à recourir au terme “satire” - même si le but de l’écrivain n’est pas spécifiquement de dénoncer l’institution ; il s’agit pour nous, lecteurs, de comprendre que l’ironie de Flaubert ne se limite jamais à une seule cible.
  • Quel(s) geste(s) du professeur contribue(nt) à le ridiculiser ? Quel point commun entre Charles et son professeur ?

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