Voici un retour sur notre lecture du “Prologue” de Gargantua. Relisez-le ! Il est comique et difficile à la fois, mais il donne bien le ton de l’œuvre, et d’emblée indique au lecteur que tout sera plus sérieux que le titre ne semble l’indiquer… sans qu’il faille prendre l’œuvre trop au sérieux pour autant. À moins qu’il ne faille comprendre que le rire, “propre de l’homme”, est ce qu’il y a de plus sérieux au monde.


Un coup d’œil sur l’édition de 1542

La première édition de Gargantua date de 1534 ; une édition lyonnaise de 1542 a été numérisée, le coup d’œil vaut le détour. Vous pouvez la découvrir ici.

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Retour sur le Prologue

Une précision : de la page de titre au texte, Rabelais adopte le masque d’un narrateur qui est son double comique, un alchimiste, Alcofribas Nasier (anagramme de François Rabelais). De cette façon, il prend une certaine distance amusée avec son récit. C’est aussi une manière de s’effacer comme auteur, ce qui a pour effet de réinscrire dans le folklore, dans la légende, ses Chroniques (l’ensemble romanesque, du Pantagruel au Cinquième Livre).


Délimitations de l’extrait

de “À quel propos…” à “substantifique moelle”.


Une synthèse

  • Le Prologue a une visée explicative et séductrice : il s’agit de donner d’emblée un mode de lecture, au seuil du roman.
  • À travers plusieurs exemples, dont le plus connu, celui de l’os rongé par le chien à la recherche de la “substantifique moelle”, il suggère au lecteur que l’apparence comique et légère de l’œuvre peut être trompeuse. Le rire de Rabelais, tout au long du roman, jusque dans les passages les plus grotesques et les plus obscènes, serait un niveau de lecture à dépasser. Le lecteur est appelé à déchiffrer un “plus haut sens”, une signification allégorique.
  • Mais paradoxalement, le texte mine de l’intérieur le sérieux affiché par de subtiles facéties : que croire ? À y regarder de plus près, le Prologue suspend perpétuellement notre jugement, et invite à une lecture toujours alerte et en mouvement.

Mouvements de l’extrait

  1. Le narrateur met en garde son lecteur contre une lecture attachée à la seule apparence frivole de l’œuvre.
  2. Il illustre son propos, en particulier en développant une comparaison avec un chien rongeant un os à moelle.

Lecture détaillée

Le narrateur met en garde son lecteur contre une lecture attachée à la seule apparence frivole de l’œuvre.

  • Comment le lecteur est-il interpellé ? Que mime ainsi le texte du « prologue » ?
  • « bons disciples », « fous oisifs » : quelle image du lecteur ces expressions façonnent-elles ? Quelle relation s’engage ainsi entre l’auteur et son lecteur ?
  • Observez les titres : quelle place y occupent le “bas corporel” et la nourriture ? Certains parodient la littérature médiévale (De la dignité des braguettes, Des pois au lard avec commentaire). Comment ?
  • Que pensez-vous de l’énumération facétieuse de titres réels et imaginaires, fondées sur le principe de l’intrus ? De quelle manière l’auteur suggère-t-il de se méfier des apparences ?
  • Pensez à commenter l’effet de l’énumération : “moqueries, folâtreries, et menteries joyeuses” : incite-t-elle à porter un regard négatif sur la frivolité de l’œuvre ? Ne peut-on y voir l’expression d’une forme de plaisir ?
  • Je vous invite à commenter l’abondance du vocabulaire du rire, de l’amusement, du divertissement par le comique.
  • Vous aurez noté la malicieuse interpellation du lecteur qui porte sur l’adage de l’habit monacal. Que dire des deux exemples (le moine et le héros espagnol ?
  • Par-delà l’invitation à se méfier des apparences trompeuses (rappelons qu’il s’agit de ne pas s’arrêter à la dimension facétieuse du roman), quel intérêt ces deux exemples de personnages sérieux (un moine, un chevalier espagnol) présentent-ils ?
  • Soyez attentifs à la reprise de l’image de la boîte évoquée avant notre extrait, à laquelle est comparé le livre. Quelle vertu le livre aurait-il ?
  • Il faut, dit l’auteur, ne pas « demeurer là » : quelle image de la lecture nous est ainsi donnée ?
  • Que penser de l’analogie avec les Sirènes ?
  • Attachez-vous même brièvement à la formule célèbre : « à plus haut sens interpréter » ce que l’on croyait dit seulement avec « gaieté de cœur ». Quelle lecture devons-nous tenter de faire de l’œuvre ? Le « cum commento », plus haut, allait-il en ce sens ?

Le narrateur illustre son propos, en particulier en développant une comparaison avec un chien rongeant un os à moelle.

  • Notez comme le lecteur est de nouveau interpellé. Quel effet cela a-t-il ?
  • Quel est l’intérêt de l’exemple de la bouteille débouchée ?
  • “Caisgne !” fait l’objet de la translation suivante : “Nom d’un chien” : or, il est question… du chien, juste après. Comment le texte se construit-il ?
  • La bouteille comme le chien, dans un Prologue qui commençait par l’évocation de Socrate, sont des exemples incongrus et burlesques. Le ton burlesque est lié au croisement d’un sujet sérieux et d’éléments légers, voire comiques.
  • Notez le recours à un argument d’autorité, mais aussi le détournement que fait Rabelais du propos de Platon sur le chien, bête “la plus philosophe du monde” (parce que gardant la maison et capable de reconnaître les ennemis, les étrangers du moins). Que penser de ces deux procédés ?
  • Commentez l’éloge de l’attitude du chien : soyez attentifs aux parallélismes, à l’accumulation de compléments circonstanciels, à la gradation employés pour la décrire.
  • Commentez les verbes employés, qui font référence, par comparaison, au travail du lecteur.
  • Montrez comment les questions invitent le lecteur à réfléchir.
  • Notez le contraste entre cette description, ces questions, et la brève réponse qui insiste sur la trivialité de ce que recherche le chien : la moelle (notez l’insistance avec la répétition du mot peu).
  • Rabelais formule un nouvel argument d’autorité en s’appuyant sur le médecin de l’Antiquité Galien, véritable référence pour la médecine au Moyen Âge et à la Renaissance, et que Rabelais a traduit. Vous serez attentifs au mélange d’incongruité, de facétie, de surprises et d’érudition qui caractérise ce Prologue et qui donne ainsi le ton de l’œuvre.
  • Quels nouveaux verbes permettent à Rabelais de nous inciter à suivre l’exemple du chien ?
  • Que peut-on dire de la caractérisation des œuvres de Rabelais par lui-même, ces “livres de haute graisse, légers à l’approche et hardis à la rencontre” ?
  • Arrêtez-vous bien sûr sur la formule aujourd’hui célèbre : “sucer la substantifique moelle”. C’est la promesse d’un goût délicieux, d’un contenu nourrissant. L’adjectif paraît relever du vocabulaire médical, ou de celui de l’alchimie (il renvoie à la “quintessence” de l’os qu’est la moelle ainsi extraite).
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