Un guide pour vous aider à relire et vous approprier l’extrait du Peintre de la vie moderne que nous avons lu avant les vacances de la Toussaint.


Proposition de synthèse

  • C’est un texte en prose, issu du Peintre de la vie moderne”, texte entre essai et hommage, consacré à un peintre contemporain de Baudelaire, Constantin Guys (1805-1892). Ce peintre s’est intéressé à la vie dans les villes, et on sait de lui qu’autodidacte, il avait appris à peindre de mémoire. Il n’a pas souhaité que son nom soit connu du public : aussi l’essai, qui paraît dans Le Figaro” en 1863, ne comporte-t-il que la lettre “M.” (pour Monsieur) et l’initiale de son nom.
  • L’extrait s’apparente à une rêverie sur la promenade que ferait le peintre dans la ville.
  • Le texte s’apparente, pour reprendre un mot très justement énoncé en cours par un élève, à un “reportage” sur une journée dans la vie de Constantin Guys. Mais certains élèves ont été sensibles aussi à l’idéalisation du réel le plus banal qui s’opère grâce au regard du peintre ; d’autres ont même “voyagé” (effet de la musique de ce texte ? Signe que la promenade très musicale dans la rue est un voyage dans l’imaginaire ?). Ne faudrait-il donc pas lire ici, entre récit et méditation, un art poétique, c’est-à-dire une réflexion sur la création, Constantin Guys s’apparentant à un double du poète ? Mais ce serait une réflexion en acte : ici, Baudelaire ne théorise pas, il développe un récit empreint d’imaginaire et de poésie (car au fond, a-t-il jamais vu Constantin Guys se promener ainsi ?) ; son texte se rapproche des poèmes des “Tableaux parisiens” par son sujet, et des Petits poèmes en prose par sa forme. On sera dès lors sensible en particulier à deux principes qui se mêlent ici, alors qu’ils pourraient s’opposer : le désordre (de la ville) et l’harmonie qui y règne, et que seul semble percevoir l’artiste : contraste typiquement baudelairien, et stimulant pour l’artiste.

Vous l'aurez compris, ce troisième point de la synthèse, peu synthétique au demeurant, s'efforce de proposer des interprétations possibles, qui sont autant d'axes de lectures.

À vous de formuler un angle de lecture, suivant votre sensibilité, pour mettre en relief ce qui vous paraît essentiel. Ne faites pas de cette formulation un exercice artificiel : c'est un moment de pensée. On devrait pouvoir écrire : "pour moi, ce texte fait la chose suivante :..."


Comment le texte est-il composé ?

Deux repères chronologiques, ainsi que la mise en pages, en deux paragraphes, articulent les deux temps qui composent cette rêverie :

  1. le jour
  2. et la nuit.

On peut cependant affiner encore notre lecture et voir que  :

  1. le texte commence par le réveil du peintre,
  2. puis développe sa promenade dans la ville,
  3. avant de s’achever avec la fin du jour.

Relecture détaillée

Le texte met en scène le réveil du peintre.

  • Relisez le tout début de la première phrase, et soyez attentifs au rythme : qu’entendez-vous ? Trois groupes de quatre syllabes forment un alexandrin (ce qu’on appelle un “trimètre romantique”, en raison de ces trois groupes et de la promotion de ce type de vers par les écrivains romantiques) - ce que dans un texte en prose, on appelle un vers blanc. Que cherche à faire le poète avec ce début de paragraphe ?
  • C’est toute la première phrase qui est empreinte de musicalité : relisez-la à voix haute. Jusqu’où l’intonation est-elle montante ? Quand descend-elle ? De telles phrases, avec un temps montant (la protase), puis descendant (l’apodose) sont appelée périodes en rhétorique. Vous n’êtes pas obligés de descendre à ce niveau de détail dans l’analyse. Mais a minima, pensez à ce que cette construction en deux temps confère au début de notre extrait.
  • Toujours s’agissant de la musicalité, je vous invite à observer les répétitions et les jeux sur les sons (assonances, allitérations).
  • Dans quels genres les personnages parlent-ils ? Quelle est donc l’originalité de la démarche de Baudelaire, qui écrit ici un essai ?
  • Quel rôle le soleil joue-t-il ici ? Que pensez-vous de sa venue ? (N’hésitez pas à lire ou relire le poème “Le soleil” dans Les Fleurs du Mal pour saisir ce dont Baudelaire aime en faire l’allégorie.)
  • Que pouvez-vous dire de l’exclamation “quelle fanfare de lumière !” ?
  • Quel sens donnez-vous, plus largement, aux exclamations que le poète imagine le peintre dire ?

Le peintre s’aventure dans la ville et marche au milieu de la foule

C’est une expérience esthétique et placée sous le signe du plaisir.

  • Comment le poète fait-il sienne l’exclamation qu’il prêtait au peintre ? Comment le récit embraye-t-il sur le discours direct qui le précède ?
  • À quoi servent les conjonctions de coordination ET ?
  • Quel sens donnez-vous à l’image du « fleuve de la vitalité » ?
  • Que dire des adjectifs comme “majestueux” et “brillants” ?
  • Que dire des verbes au début des phrases ? Quelle logique se dessine ici ?
  • Comment Baudelaire insiste-t-il sur la beauté du paysage urbain ? Songez qu’on est bien loin de la « rue assourdissante ».
  • Comment comprenez-vous que Baudelaire soit surpris par l’harmonie qui selon lui règne dans la capitale ?
  • Comment le poète opère-t-il une généralisation à partir de Paris ?
  • Quel rôle jouent les énumérations et la parataxe (l’absence de coordination : tous les groupes sont juxtaposés) ?
  • Soyez attentifs au rythme : dans quelle mesure la longueur des différents groupes énumérés contribue-t-il à mimer le mélange d’harmonie et de tumulte ? Pensez toujours à réfléchir à la façon dont vous direz ce texte à voix haute… en faisant des essais de lectures.
  • Au passage, on pourrait dire ou réserver pour la conclusion que certains traits de l’écriture de Baudelaire rappellent d’autres textes : on a évoqué le soleil ci-dessus, mais on peut aussi se rappeler le rythme « souple et heurté » qu’il dit vouloir trouver lorsqu’il dédicace Le Spleen de Paris à Arsène Houssaye (voir séance sur “Les Fenêtres”, rubrique “Pour aller plus loin”) ; pensez aussi au personnage que peut rappeler l’image des “femmes onduleuses”. Pensez aussi à la formule célèbre, qui a été dite dans l’une des deux classes, et qui est issue de ce même essai : désireux de l’imiter, Baudelaire dit de Constantin Guys qu’il est capable de créer du beau avec de l’éphémère, de “tirer l’éternel du transitoire”.

La description de la promenade met en avant le talent du peintre, un talent presque surnaturel.

  • Quel changement d’échelle Baudelaire opère-t-il ?
  • Comment peut-on interpréter l’expression “œil d’aigle”, sur laquelle l’italique attire notre attention ? Baudelaire se contente-t-il du sens le plus évident ? Pourquoi avoir choisi la figure de l’aigle ?
  • À quoi s’attarde l’œil du peintre ? Quel point commun entre les détails qui éléments son regard ? Que disent ces objets de l’attitude du peintre ? N’hésitez à vous aider de ce que dit la toute dernière phrase du texte.
  • Recherchez des images des différents objets énumérés, pour bien les identifier : bavolet, cocarde (ce n’est pas, attention, la fameuse cocarde révolutionnaire). Pensez aux points communs entre eux (ne serait-ce qu’au sujet de qui les porte). Même si, à l’oral, vous finissiez par oublier ce que sont certains de ces objets, rappelez-vous l’essentiel : l’effet d’accumulation et le niveau de détail, qui créent ce qu’on appelle en littérature une hypotypose : l’abondance de précisions crée une image mentale très riche et très fine chez le lecteur, comme s’il voyait la rue lui-même… ou le tableau qui en est fait. Nous avons pu évoquer, mais peut-être pas dans les deux classes, le vœu poétique d’Horace (poète du Ier siècle avant J.-C.) : “ut pictural poesis”, la poésie est comme la peinture (ou, idéalement, devrait l’être). L’écriture de Baudelaire entend recueillir les moindres détails de la vie de son temps : c’est ce geste qu’il appelle la “modernité”.
  • “Croyez que…” : pourquoi s’adresser ainsi au lecteur ? En quoi peut-on dire que l’on retrouve ici un trait de l’écriture de l’essai, en tout cas de l’argumentation ?
  • De quoi la succession de verbes qui réfèrent à la vision du peintre témoigne-t-elle ?
  • La promenade diurne s’achève sur la contemplation d’un régiment. Il peut y avoir une explication biographique, Constantin Guys s’étant engagé dans l’armée, jeune, et ayant participé à la guerre de libération menée par la Grèce ; il a aussi été dessinateur pour un journal londonien, en charge de la représentation de scènes de guerre.
  • Mais une autre interprétation est possible, si l’on fait référence au motif de l’harmonie présent depuis le début de l’extrait : qu’en pensez-vous ?
  • Que suggère la construction de la phrase, avec la coordination : “Un régiment passe (…) ; et voilà que l’œil de M. G a déjà vu…” ?
  • Relisez bien la phrase qui évoque le régiment ; qu’entendez-vous si vous vous arrêtez aux sons ?
  • Que suggère l’énumération qui commence par “harnachements…” ? Sur la vision, mais aussi sur l’état du peintre en train d’observer les soldats ?
  • « tout cela entre pêle-mêle en lui » : pensez à commenter le terme “pêle-mêle”. Est-il question d’harmonie ici ?
  • Baudelaire évoque un peintre : pourquoi parle-t-il d’un “poème (…) virtuellement composé” d’après vous ?
  • Relisez la clôture du paragraphe : que suggère-t-elle quant à la relation entre le peintre et l’objet de son observation ?

Le jour décline dans le paragraphe qui clôt cette évocation.

  • Que pouvez-vous dire de la longueur de la première phrase ?
  • Que dire du “mais” (terme adversatif) : pourquoi marquer une rupture ici ?
  • Comment le soir prend-il vie ?
  • Que penser du gaz qui “fait tache sur la pourpre du couchant” (le gaz représentant probablement les lumières artificielles de la ville : on multiplie par deux les “becs de gaz” dans Paris à l’époque de Baudelaire) ? Pensez à commenter la métaphore de la “pourpre du couchant” ; songez aussi que c’est d’un peintre qu’il s’agit.
  • À votre avis, que pense Baudelaire de cette “heure bizarre et douteuse” ?
  • Quelle atmosphère le poète crée-t-il ?
  • Que dire de la métaphore des “rideaux du ciel” qui “se ferment” ?
  • Qu’opère le soir sur les hommes selon Baudelaire ? Quelle attitude est la leur, sur quoi d’ailleurs se clôt tout le texte ? Comment les sons insistent-ils sur cet état (relisez à partir de “chacun court…”) ? S’agissant de ces hommes et de leur comportement, ne peut-on parler d’harmonie, une fois encore, mais en un autre sens que pour la journée ?
  • Comment le poète met-il en scène Constantin Guys ici ?
  • Pourquoi, selon vous, cette dernière énumération de verbes ? Comment interpréter la succession de sujets que forment “la lumière”, “la poésie”, “la vie”, “la musique” ? Quel écho pouvez-vous percevoir dans cette énumération d’infinitifs avec le tout début de l’extrait ?
  • Pourquoi le poète souligne-t-il le verbe “poser”, dans l’expression “poser pour son œil”, grâce à l’italique ? Voyez aussi combien ce passage sur les modèles saisis sur le vif par le peintre est mis en relief par les sons (les allitérations).
  • En quoi l’expression typiquement baudelairienne de la “beauté bizarre” condense-t-elle tout ce que la promenade a montré au peintre, ainsi que sa façon d’observer la ville et la foule ? (À titre d’éclairage, Baudelaire écrit “Le Beau est toujours bizarre” dans Exposition universelle, en 1855.)
  • Que dire de l’image de “l’animal dépravé” (en italique, pour un effet de soulignement) ? Pourquoi cette figure intéresse-t-elle le poète ? Peut-on la comparer à “l’animal” dont il est question à la fin du paragraphe précédent, et qui représente le régiment et le peintre comme uni à lui par le regard ?
  • Que peut-on dire du motif du soleil à la toute fin (sachant que la nuit est tombée…) ?

Comment conclure ?

Sur le bilan de votre explication proprement dit

Quelle vision du “peintre de la vie moderne”, et par extension de la création artistique, Baudelaire déploie-t-il dans le récit de cette journée qui semble la journée idéale pour Constantin Guys ? Qu’est-ce que créer, si l’on se fie à ce texte ?

Extrait d’essai, poème en prose, apologue à la façon des fables : à quel genre ce texte appartient-il, si tant est que l’on puisse trancher ? Pourquoi se situe-t-il à la croisée des genres ? (Pensez à la vision qu’il crée de l’artiste.)


Pour l’ouverture : quels échos possibles ?

  • De nombreux textes de Baudelaire, que vous avez pu lire, en cours ou chez vous, entrent en résonance avec cet extrait. Pensez à ceux qui évoquent la beauté, par exemple. Ou encore aux “Fenêtres”, par exemple : Baudelaire n’invente-t-il pas ici la légende de Constantin Guys ? Quelle est la part de l’imagination ? Je vous invite aussi à découvrir le très beau poème intitulé “Les Foules”, paru dans Le Spleen de Paris - Petits poèmes en prose, très proche de ce qui est dit dans notre texte.
  • On peut aussi mettre en évidence l’opposition qui structure tout le texte entre chaos et harmonie, comme si c’était le principe fondateur de toute démarche création que de tirer l’un de l’autre, pour Baudelaire. Songez à ce contraste tel qu’il apparaît dans l’œuvre du poète.
  • Dans l’un de ses Salons, Baudelaire disait d’une critique d’art qu’elle pouvait idéalement prendre la forme d’un poème. Est-ce le cas ici selon vous ?
  • “La boue”, “l’or” : la fameuse métaphore de l’alchimie poétique prend-elle sens ici ? S’agit-il de la même transformation que celle que nous avons pu voir dans d’autres textes ?

Ce sont là plusieurs pistes, qui n'en excluent pas d'autres, tant s'en faut. Elles ont valeur d'exemples, non de modèles ; elles visent à vous montrer comment réfléchir pour clore votre travail, avant la question de grammaire, par une formule qui valorise le tout auprès de votre examinateur, parce que vous aurez su manifester votre capacité à tisser des liens, ou à révéler des liens existants entre les œuvres. À l'oral, on ne proposera qu'un seul prolongement, bien sûr : visez la pertinence et la profondeur de la perspective proposée, non l'abondance, qui nuirait à la clarté du propos.

ImprimerIMPRIMER