Voici un retour sur notre lecture du “Prologue” de Gargantua. Relisez-le ! Il est comique et difficile à la fois, mais il donne bien le ton de l’œuvre, et d’emblée indique au lecteur que tout sera plus sérieux que le titre ne semble l’indiquer… sans qu’il faille prendre l’œuvre trop au sérieux pour autant. À moins qu’il ne faille comprendre que le rire, “propre de l’homme” (cf. le dernier vers du poème liminaire, adressé au lecteur), est ce qu’il y a de plus sérieux au monde.


Un coup d’œil sur l’édition de 1542

La première édition de Gargantua date de fin 1534 ou début 1535 ; une édition lyonnaise de 1542 a été numérisée, le coup d’œil vaut le détour. Vous pouvez la découvrir ici.

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Réfléchir à des amorces et des ouvertures efficaces pour l’explication d’un extrait de Gargantua

Notre première séance, introductive, présentait quelques traits de la Renaissance, de l’Humanisme, et de Rabelais, en images, en mots, en dates. C’était aussi une façon de vous donner un banquet d’idées, de tableaux, de formules qui permettent ici une entrée en matière intéressante, là une coda saisissante en fin de conclusion. Je vous invite à revoir le diaporama présenté en classe, et vos notes, une fois le travail de relecture achevé, et ce pour tous les extraits du roman de Rabelais.


Retour sur le Prologue

Rappel : de la page de titre au texte, Rabelais adopte le masque d’un narrateur qui est son double comique, un alchimiste, Maître Alcofribas (Alcofribas Nasier est l’anagramme de François Rabelais, qu’il a inventée pour désigner l’auteur et le narrateur de Pantagruel, publié en 1532). À personnage et récit fantaisistes, auteur à demi imaginaire. De cette façon, Rabelais prend une certaine distance amusée avec son récit. N’y voyons nulle tentative d’échapper à une quelconque censure : l’anagramme est claire.


Délimitations de l’extrait

De “À quel propos…” à “substantifique moelle”. Je rappelle que dans le texte du XVIe, on trouve un point après cette expression devenue célèbre.


Proposition de synthèse

À partir de cette proposition de synthèse, ou de vos notes, ou des deux, vous pourrez concevoir un projet de lecture.

  • Souvenez-vous, le Prologue a une visée explicative et séductrice : il s’agit de donner d’emblée un mode de lecture, au seuil du roman, et d’orchestrer une rencontre avec le lecteur.
  • À travers plusieurs exemples, dont le plus connu, celui de l’os rongé par le chien à la recherche de la “substantifique moelle”, le narrateur rabelaisien suggère au lecteur que l’apparence comique et légère de l’œuvre peut être trompeuse. Le rire de Rabelais, tout au long du roman, jusque dans les passages les plus grotesques et les plus obscènes, serait donc un niveau de lecture à dépasser. Le lecteur est appelé à déchiffrer un “plus haut sens”, une signification allégorique.
  • Mais paradoxalement, le texte mine de l’intérieur le sérieux affiché par de subtiles facéties : que croire ? À y regarder de plus près, le Prologue suspend perpétuellement notre jugement, et invite à une lecture toujours alerte et en mouvement : il ne faut pas “demeurer là”. En somme, ce texte met déjà notre pensée à l’épreuve : celle de la lecture, plaisante et réfléchie à la fois. Il s’agit d’être ce que Rabelais appelle des “pantagruélistes”.

Mouvements de l’extrait

  1. Le narrateur met en garde son lecteur contre une lecture attachée à la seule apparence frivole de l’œuvre. Il mobilise pour cela divers exemples brefs.
  2. Il illustre son propos par la suite en développant une comparaison pour le moins triviale : celle d’un chien rongeant un os à moelle.

Lecture détaillée

Le narrateur construit une relation particulière avec le lecteur, qu’il met en garde contre une lecture attachée à la seule apparence frivole de l’œuvre.

  • Comment le lecteur est-il interpellé ? Que mime ainsi le texte du « prologue » ?
  • « bons disciples », « fous oisifs » : quelle image du lecteur ces expressions façonnent-elles ? Quelle relation s’engage ainsi entre l’auteur et son lecteur ?
  • Observez les titres : quelle place y occupent la nourriture et le “bas corporel” (je vous renvoie à nos cours : l’expression provient des ouvrages critiques de Mikhaïl Bakhtine) ? Certains, par leur tournure (« De… ») parodient la littérature médiévale (De la dignité des braguettes, Des pois au lard avec commentaire). Sur quoi cette parodie est-elle fondée ?
  • Que pensez-vous de l’énumération facétieuse de titres réels et imaginaires, fondées sur le principe de l’intrus, et que vous prendrez soin de relever ? Que peut-on dire de cette façon qu’a l’auteur de faire réfléchir le lecteur aux apparences ? Rappelez-vous ce qui a pu être dit en cours : titres trompeurs à plusieurs titres, apparence de sérieux, intrusion comique, légèreté des titres inventés, promesse de gaieté et de rire, donc, mais aussi, paradoxalement, de sérieux, si l’on considère qu’il faut voir là une incitation tacite à la vigilance.
  • Pensez à commenter l’effet de l’énumération : “moqueries, folâtreries, et menteries joyeuses” : incite-t-elle à porter un regard négatif sur la frivolité de l’œuvre ? Ne peut-on y voir aussi, voire d’abord l’expression et la promesse d’une forme de plaisir ?
  • Je vous invite à commenter l’abondance du vocabulaire du rire, de l’amusement, du divertissement par le comique.
  • Vous aurez noté la malicieuse interpellation du lecteur qui porte sur l’adage de l’habit monacal. Que dire de ces deux exemples (le moine et le héros espagnol) ?
  • Par rapport à l’invitation à se méfier des apparences trompeuses, notamment de l’aspect extérieur du roman Gargantua (rappelons qu’il s’agit de ne pas s’arrêter à la dimension facétieuse du roman), quel intérêt ces deux exemples de personnages sérieux (un moine, un chevalier espagnol) présentent-ils ?
  • Soyez attentifs à la reprise de l’image de la boîte évoquée avant notre extrait, à laquelle est comparé le livre. Quelle vertu le livre aurait-il donc, s’il s’apparentait au contenu de ces boîtes ? Quel lien possible avec l’une des facettes de Rabelais ?
  • Il faut, dit l’auteur, ne pas « demeurer là » : quelle image de la lecture nous est ainsi donnée (pensez tout simplement à ce qu’est le contraire du verbe « demeurer ») ?
  • Que penser de l’analogie avec les Sirènes ? Pensez à cet épisode fameux de L’Odyssée, au cours duquel, les oreilles libres (contrairement à ses marins), Ulysse entend le chant des Sirènes, attaché à son mât. C’est de toute cette imagerie que se sert ici Rabelais.
  • Attachez-vous même brièvement à la formule célèbre : « à plus haut sens interpréter » ce que l’on croyait dit seulement avec « gaieté de cœur ». Quelle lecture devons-nous donc tenter de faire de l’œuvre ? De façon très étonnante, je me permets d’y insister, Rabelais propose un mode de lecture que nous pratiquons aujourd’hui avec toutes les œuvres littéraires. Sans doute est-ce l’influence du texte biblique, qui appelle toujours un travail au-delà du sens littéral.

Le narrateur rabelaisien illustre ensuite son propos en développant une comparaison entre son livre et un os à moelle rongé par un chien.

  • Notez comme le lecteur est de nouveau interpellé. Quel effet cela a-t-il ?
  • Juste avant l’exemple de l’os et du chien, figure un autre exemple : quel est l’intérêt de cette comparaison avec une bouteille débouchée selon vous ? Effet comique ? Renvoi à une situation familière au lecteur ?… En quoi par ailleurs cet exemple prépare-t-il le suivant ?
  • “Caisgne !” fait l’objet de la translation suivante : “Nom d’un chien” : or, il est question… du chien, juste après. Comment le texte se construit-il ? Cette interjection peut être l’occasion d’un commentaire sur le caractère à la fois très familier, oral, dynamique, léger du texte, et sur sa composition extrêmement pensée.
  • La bouteille comme le chien, dans un Prologue qui commençait par l’évocation de Socrate (que vous pouvez évoquer allusivement bien sûr), sont des exemples incongrus et burlesques, singulièrement pour défendre le sérieux du livre. Le ton (ou registre) burlesque est lié au croisement d’un sujet sérieux et d’éléments légers, voire comiques.
  • Notez le recours à un argument d’autorité (revoyez si nécessaire ce qu’est ce procédé : il s’agit d’invoquer le propos et le nom d’une figure qui fait autorité sur le sujet que l’on évoque, de façon à donner du crédit à son propre discours).
  • Mais aussitôt après, soyez attentif au détournement que fait Rabelais du propos de Platon sur le chien, bête “la plus philosophe du monde” (parce que gardant la maison et capable de reconnaître les ennemis, les étrangers du moins : tel était le vrai propos du philosophe). Que penser de ces deux procédés ? N’hésitez pas à relier cela à l’épisode des titres farfelus.
  • Quel effet cela a-t-il par ailleurs de convoquer Platon pour développer l’exemple du chien et de l’os (même si ce dernier a effectivement écrit à propos du chien) ?
  • Je m’arrête à nouveau sur un point dont je vous invite à avoir conscience : le prologue dessine l’image d’une œuvre très composite, très disparate (on progresse de Socrate à un os à moelle, en passant par l’habit qui ne fait pas le moine, Fessepinte, titre imaginaire, et autres éléments bigarrés). Mais, inversement, la référence à Platon, disciple de Socrate, contribue aussi à la cohérence du texte.
  • Commentez l’éloge de l’attitude du chien : soyez attentifs aux parallélismes, à l’accumulation de compléments circonstanciels (« avec quelle… »), aux noms surtout qui figurent dans ces compléments (« dévotion… »), à la gradation des verbes employés pour la décrire. Que peut-on dire de cette attitude ? En quoi peut-on dire que, de façon imagée, elle pourrait s’appliquer à la lecture ?
  • Montrez comment les questions invitent le lecteur à réfléchir, ou en tout cas à participer (avec curiosité) à la réflexion proposée par le narrateur.
  • Notez le contraste entre cette description, ces questions, et la brève réponse, avec un effet de chute, qui insiste sur la trivialité mais simultanément sur le prix de ce que recherche le chien : la moelle (notez l’insistance avec la répétition du mot peu).
  • Rabelais formule un nouvel argument d’autorité en s’appuyant sur le médecin de l’Antiquité Galien, véritable référence pour la médecine au Moyen Âge et à la Renaissance, et qu’il a traduit dans les années mêmes où il écrit ses romans (cf. ce que nous avons dit de la théorie des humeurs). Au passage, on peut être attentif au mélange d’incongruité, de facétie, de surprises et d’érudition qui caractérise ce Prologue et qui donne ainsi le ton de l’œuvre.
  • Quels nouveaux verbes permettent à Rabelais de nous inciter à suivre l’exemple du chien ? Là encore, en quoi s’appliquent-ils, de façon imagée, au rapport entretenu par le lecteur avec le livre ? N’hésitez pas à souligner la gradation qui régit l’ordre d’apparition de ces infinitifs.
  • Que peut-on dire de la caractérisation des œuvres de Rabelais par lui-même, ces “livres de haute graisse, légers à l’approche et hardis à la rencontre” ? Comment présente-t-il ses livres ?
  • Arrêtez-vous bien sûr sur la formule aujourd’hui célèbre : “sucer la substantifique moelle” (Rabelais a forgé l’adjectif). C’est la promesse d’un goût délicieux, mais aussi et surtout d’un contenu nourrissant. L’adjectif paraît relever du vocabulaire médical, ou de celui de l’alchimie (il renvoie à la “quintessence” de l’os qu’est la moelle ainsi extraite). Vous pouvez à cette occasion revenir à l’expression par laquelle l’auteur se définit sur la page de titre : “M. Alcofribas, abstracteur de quintessence”.

Pistes pour une ouverture

  • Ce “Prologue” donne donc le ton de l’œuvre, mais aussi un mode de lecture pour y entrer. Pourquoi pas proposer une ouverture qui montre, avec un exemple emprunté à la suite du roman (et de préférence un exemple provenant d’un texte qui ne figure pas parmi les extraits étudiés), qu’en effet il faut savoir voir au-delà des apparences frivoles de l’œuvre ? Ou que le sens du texte souvent se dérobe à nous ? Ou bien encore que le texte du roman tout entier en appelle toujours à notre vigilance ?
  • Lisez la fin du “Prologue”. Quel est le ton du tout dernier paragraphe ? De quoi sommes-nous traités ? “Gaiement lisez le reste tout à l’aise du corps”, dit Alcofribas, en nous enjoignant de boire à sa santé. La note finale est-elle sérieuse comme le Prologue aurait pu le laisser croire ? (La fin dans son ensemble, au-delà de cet ultime paragraphe, est très étonnante, car le chroniqueur nous invite à nous méfier des interprétations excessives… alors même qu’il nous incitait à lire le récit “à plus haut sens”).
  • Et si vous construisez une réflexion sur le rire ? Rappelez-vous le texte adressé au lecteur, qui précède le “Prologue”, et qui met l’accent sur ce thème. Ne s’agirait-il pas de suggérer, par cette ambivalence du sens, cette érudition parodiée, ce savoir détourné, que le rire… est l’affaire la plus sérieuse du monde ?
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