Voici des éléments de synthèse et de détail pour relire efficacement l’extrait du chapitre 23 sur la nouvelle éducation, humaniste cette fois, de Gargantua par Ponocrates.


En amont de l’extrait (éléments que vous pourriez évoquer pour situer l’extrait dans l’œuvre, en introduction)

Rappels sur le torchecul, une géniale invention

Le jeune géant a impressionné son père Grandgousier en inventant un torchecul (chapitre 13). Au-delà de la veine scatologique et comique, nous avons vu que sur le plan allégorique, cette facétie de Rabelais participait d’une démarche de réhabilitation du corps dans l’œuvre.

En effet, Rabelais, en humaniste attaché à l’épanouissement de toutes les facultés de l’homme, joue du gigantisme de son héros, et du comique qui lui est lié, pour donner une place essentielle au corps, alors associé au péché et diabolisé par l’Eglise, et en particulier au “bas corporel” (tout ce qui concerne la sexualité, la digestion, les excrétions), concept analysé par le théoricien russe de la littérature Mikhaïl Bakhtine dans son livre L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance (1965).

Ainsi, Gargantua offre un témoignage romanesque et comique de l’apprivoisement du corps à la Renaissance, période qui voit fleurir les ouvrages de civilité, époque de “civilisation des mœurs”, pour reprendre le titre d’un célèbre ouvrage (dont la traduction française est parue en 1873) du sociologue allemand Norbert Élias, ouvrage dont cette page de la revue Sciences Humaines rend compte avec concision.

Cette invention du torchecul, prétexte à une parenthèse comique fondée sur une veine scatologique débridée, paradoxalement associée à un éclair d’intelligence de Gargantua, montre que le géant devient homme, pour reprendre la formule d’Érasme (“On ne naît pas homme, on le devient”, formule célèbre que l’on trouve dans son traité sur l’éducation, De pueris statim ac liberaliter instituendis, qui date de 1529 ; le titre est généralement traduit ainsi : De l’institution des enfants). Cette trouvaille du jeune géant justifie l’entreprise de Grandgousier, qui décide de donner à son fils une éducation digne de ce nom.

Mais cette première éducation s’avère être un échec total.


Le chapitre 23, une antithèse du chapitre 14

Le chapitre 23, sur l’éducation délivrée par Ponocrates, répond au chapitre 14 (ainsi qu’au chapitre 22), consacré(s) à la première éducation de Gargantua, mise en œuvre par des “sophistes” : ce terme péjoratif, qui désigne d’habiles rhéteurs au discours creux, a remplacé dans l’édition de 1542 les “Sorbonicoles” et les “Sorbonagres” vilipendés par Rabelais dans celle de 1534.

Ainsi, Gargantua a d’abord reçu, plus de cinquante années durant, une éducation inefficace et même abêtissante de la part de Thubal Holoferne (nom d’un chef de guerre évoqué dans la Bible, qui avait massacré toute la population du Proche-Orient) et Jobelin Bridé (nom marqué lui aussi péjorativement : voir ci-dessous). Rabelais fait ainsi la satire de la scolastique, c’est-à-dire la pédagogie fondée en particulier sur la répétition, qui domine au Moyen Âge.

Thubal Holoferne avait massacré l’esprit du jeune prince ; Jobelin Bridé l’avait probablement… bridé, c’est-à-dire limité. “Jobelin” renvoie probablement à “jobard”, un terme d’argot qui signifie naïf, crédule, nigaud (vous connaissez peut-être sa version en verlan : barjo). Mais il existe une autre étymologie : “jobelin” désigne, au XVe siècle, donc un siècle avant Rabelais, un argot inventé dans la région du Poitou (le “poitevin” désigne d’ailleurs aussi l’argot à la fin du Moyen-Âge). Que Rabelais nomme ce second maître Jobelin Bridé renvoie donc soit à l’idée de naïveté et de bêtise, soit à l’idée d’une langue populaire (l’argot) que ce maître aurait parlé, ou bien qu’il bridait. (impossible d’aller plus loin dans les hypothèses, me semble-t-il).

Or au chapitre 15, Grandgousier s’aperçoit que l’éducation de son fils a été totalement inefficace : devant Eudemon, jeune homme doué (c’est ce que signifie son nom), qui incarne l’idéal grec de l’homme à la fois beau et bon (le “kalos kagathos”), il se met à “pleurer comme une vache”. Le père du jeune géant décide donc de le confier à un nouveau pédagogue, Ponocrates. Lorsque ce dernier prend en charge son éducation, le géant ne maîtrise ni son esprit, ni son corps.

Je vous renvoie à la théorie des humeurs évoquée en cours : assurez-vous d’avoir bien compris cette vision essentielle de la physiologie antique qui a encore cours à la Renaissance. Gargantua, en raison de son étrange et répugnante naissance, aurait un tempérament (c’est-à-dire un mélange d’humeurs) déséquilibré, avec un excès de phlegme. Un autre personnage, Picrochole, le roi ennemi de Grandgousier, a lui un excès de cholère (ou bile jaune), comme nous avons le pu le dire en cours. Autrement dit, Rabelais a construit ses personnages comme des reflets de leurs tempéraments, tels qu’on les concevait dans la médecine de l’époque (et encore jusqu’à Molière au moins).

N’hésitez pas non plus à revoir les images de Gustave Doré, qui permettent de bien comprendre la transformation opérée par cette éducation humaniste, du poupon mal dégrossi, affalé sur un globe, dans une pièce chargée à l’excès, où domine la quantité (de pédagogues, notamment), au géant qui se tient debout et contemple librement le ciel étoilé à côté de son maître.


Délimitations de l’extrait

De “Se esveilloit doncques Gargantua…” à “s’assoient à table”.


Proposition de synthèse

Ces éléments de synthèse doivent vous aider, une fois croisés avec vos notes, à formuler un projet de lecture convaincant.

Notre texte raconte de façon à la fois comique, sérieuse et démesurée, la mise en œuvre, pour un prince, d’un programme d’éducation humaniste.

  • Cette éducation nouvelle repose sur un emploi du temps à la fois démesuré et mesuré : il s’agit de maîtriser le temps, de le rendre utile et équilibré, à la mesure des exigences du corps et de l’esprit, pour permettre un plein épanouissement des facultés de l’homme. L’appétit tout court devient appétit de connaissances ; Gargantua se fait métaphore de l’humaniste désireux de connaître le monde.
  • Elle favorise une nouvelle approche de la foi et de Dieu ; la religion se fait plus personnelle ; Rabelais adopte clairement ici la position des évangélistes, qui grâce à la redécouverte du texte original des Évangiles, en grec, prônent un retour à leur lecture, directe, et à leur signification, non encombrée des erreurs et des commentaires qui accompagnent le texte biblique le plus répandu au Moyen Âge, la Vulgate.
  • Elle privilégie l’expérience, le plaisir, l’échange, la compréhension, la parole vivante ; elle embrasse un champ très étendu de disciplines (les matières médiévales : pas d’innovation sur le fond, mais sur la forme, puisque la pratique entre toujours en jeu, les savoirs sont toujours conçus d’après l’observation, et appliqués au réel) ; elle repose sur la variété et le respect des besoins du corps ; elle vise l’agilité du raisonnement et non l’empilement abêtissant de connaissances - même si le gigantisme de Gargantua, à la fin du chapitre, est en effet transposé dans le domaine du savoir. Comme Sénèque dans l’Antiquité, Rabelais promeut le loisir studieux, « l’otium » (qui a donné, paradoxalement, en français, « oisif »). Toute heure permet d’apprendre, avec intérêt et plaisir.

Ainsi, Gargantua devient-il “homme” grâce à ces gigantesques journées d’apprentissage.


Composition : le début de la journée de Gargantua s’organise en trois temps :

  1. Un éveil matinal, sous le signe de la relation à Dieu, mais aussi de la réhabilitation du corps
  2. Une leçon d’astronomie… à ciel ouvert, puis un temps d’apprentissage pendant l’habillage, où prime aussi l’expérience.
  3. On prend ensuite soin du corps, de l’habillage aux jeux, jusqu’au repas.

Cette lecture de la structure de notre extrait a une part d’arbitraire. Tout le chapitre est fondé sur le récit des étapes de la journée : chacune forme un mouvement à elle seule. Je ne mets en évidence cette composition que pour vous aider à construire votre explication.


Lecture détaillée

Le titre

  • “Comment Gargantua feut institué par Ponocrates en telle discipline, qu’il ne perdoit heure du iour” : pensez à commenter le titre du chapitre, qui insiste sur l’effort : inscrit dans le nom de Ponocrates, le mot grec ponos signifie labeur, effort (tandis que -crates désigne le pouvoir) ; dans la proposition subordonnée consécutive, ce que nous exprimerions par la locution “de sorte que” est ainsi écrit : “en telle discipline que”.

Au réveil, un éveil spirituel et corporel

  • Que peut-on dire de l’imparfait majoritairement employé dans l’extrait ? Que suggère-t-il (pensez à ce que j’ai indiqué juste ci-dessus) ?
  • Que penser de l’horaire bien matinal de ce réveil ? Pourquoi une journée si longue ?
  • Quelle place la « divine écriture » occupe-t-elle ?
  • Sur quoi le narrateur met-il l’accent, quant à la lecture ? Revoyez ce que signifie le nom grec d’Anagnostes. Attachez-vous à l’énumération des circonstanciels. Revoyez pourquoi il était important aux yeux des humanistes de lire les Évangiles en grec, dans le texte d’origine.
  • Quel est l’effet de cette lecture sur Gargantua ? Observez les verbes ; commentez le verbe « montrer » dans cette proposition : « duquel la lecture monstroit la majesté et jugemens merveilleux ». Comment caractériser cette relation du géant à Dieu ? N’hésitez pas à relire, au chapitre 14, le passage sur les messes dont cette leçon est le contrepoint. Rappelez-vous : Rabelais s’inscrit alors dans un courant que l’on appelle l’évangélisme, et qui prône une réforme de l’Eglise de l’intérieur. L’accent est mis en particulier sur l’essor d’une relation personnelle de chaque chrétien avec Dieu (ce mouvement ne va pas toutefois jusqu’à envisager la séparation d’avec l’Eglise de Rome, ce que feront les protestants).
  • Que penser de la seconde étape de la journée, passée aux « lieux secrets » ? Réhabilitation du corps (pensez au célèbre dessin de Vinci que l’on appelle L’homme de Vitruve, et qui célèbre la perfection du corps humain, témoignant ainsi d’une approche tout à fait nouvelle au temps de l’humanisme), perspective hygiénique (rappelez-vous que Rabelais a été médecin, mais aussi que l’époque est à la « civilisation des mœurs », comme le dit le titre d’un livre du sociologue Norbert Elias), comique du contraste avec ce qui précède (du fait de la dimension scatologique) ? Pendant que le corps se vide, que fait l’esprit par ailleurs ? Pensez à commenter la façon dont Ponocrates organise les activités de son élève. N’hésitez pas à souligner, comme cela a été très bien vu en cours, l’évolution du lexique et donc du style, qui accompagne celle du protagoniste. C’est toujours Alcofribas le narrateur, pourtant.

Le primat de l’expérience

  • Quelle approche est privilégiée pour l’astronomie ? Comment Gargantua accède-t-il à la connaissance ? Pensez aux gravures de Gustave Doré que nous avons vues en cours.
  • À quelle occasion ce travail est-il mené ? À quel moment de la journée ? Pensez à la façon dont Ponocrates optimise le temps du géant (relisez le titre du chapitre).
  • Observez le parallélisme entre ces deux constructions : « l’état du ciel », étudié avant que Gargantua ne réfléchisse à « l’état humain ». À la Renaissance, l’homme et son corps sont considérés comme un monde en soi, un microcosme, par analogie avec le macrocosme de l’univers. L’éducation dispensée par Ponocrates joue de ces changements d’échelle et englobe ces deux dimensions : le monde et l’homme. En somme, Gargantua prend la mesure du monde et celle de l’homme, lui qui incarnait jusque-là l’absence de mesure.
  • Cela a été bien vu en cours : le pronom « ils » est fréquemment employé à partir de la leçon d’astronomie. Ponocrates et Gargantua agissent ensemble. Qu’est-ce que cela dit de la progression du jeune élève ? @@Notez que vous avez là un exemple de ce à quoi vous autorise l’épreuve, à savoir, même au cours d’une explication linéaire, faire par moments, lorsque l’éclairage est réel, des allers et retours au sein du texte.
  • Fondements de la scolastique (la philosophie et la théologie enseignées au Moyen Âge à l’université), la répétition et la récitation n’ont pas disparu (Rabelais ne fait pas table rase de l’éducation médiévale : il la renouvelle). Mais comment le savoir prend-il sens ? Pensez à commenter l’expression “cas pratiques”, mise en valeur par l’addition dans cette phrase, après la conjonction « et », ici : « Luy mesmes les disoit par cueur : et y fondoit quelques cas practicques et concernens l’estat humain ».
  • Vous pouvez d’ailleurs, dans ce passage, souligner à nouveau la place de l’élève dans sa propre éducation, que met en relief le pronom réfléchi « lui-même ». Ponocrates et ses assistants sont toujours présents, mais que manifeste ce pronom quand à l’évolution de Gargantua ici ?
  • De nouveau, l’apprentissage et le soin du corps sont pris en compte en même temps. Pensez à montrer comment le texte insiste sur cette préparation du corps à la vie sociale (revoyez si nécessaire la présentation du personnage d’Eudemon). Notez comment s’achève ce temps d’apprentissage (observez la dernière circonstancielle, qui clôt le paragraphe) : qu’est-ce qui régit les étapes de la journée ?

L’exercice des corps : une affaire de mesure

  • Montrez comment à la lecture - associée aux travaux intérieurs - succèdent, à l’extérieur, les jeux d’un corps désormais préparé. Vous pourrez aussi souligner les principes de variété et de totalité qui caractérisent cette éducation nouvelle.
  • Que font Gargantua et Ponocrates tandis qu’ils se dirigent « en Bracque » ou aux « prés » ? Que s’agit-il de dire quant à l’emploi du temps ainsi mis en œuvre ?
  • L’harmonie, la mesure s’expriment de différentes manières dans ce mouvement du texte. Le chiffre trois (les « trois bonnes heures de lecture »), synonyme de durée ici, renvoie aussi à une idée d’équilibre.
  • Les jeux sont énumérés dans une liste étonnamment brève, sur un rythme ternaire (de nouveau) synonyme d’équilibre, loin de l’inventaire quasi sans fin des jeux de société médiévaux, dans le chapitre précédent, qui, sur un mode litanique, mimait l’ennui. Pensez à commenter le rôle de la conjonction de coordination « ou », qui insiste sur le libre choix du lieu et des jeux.
  • Commentez aussi les jeux en question, en particulier celui de la pile trigone, qui mobilise également l’esprit (il faut faire preuve de stratégie).
  • Revoyez le chiasme (dans le texte original) qui résume les enjeux de l’étape sportive de cette journée, et qui met sur un même plan, en miroir, l’âme et le corps. Que suggère aussi l’adverbe « galantement » : s’agit-il seulement d’exercices ? Que cherche-t-on à conférer au prince ?
  • Pensez à commenter les principes qui régissent ces jeux : équilibre, donc, mais aussi désir et liberté.
  • Enfin, attachez-vous à ce qui met fin aux exercices : quelle place le corps occupe-t-il ?
  • Que font Gargantua et Ponocrates tandis qu’ils quittent le terrain de jeu ? Voyez l’insistance sur l’accès de Gargantua au sens, marquée par les adverbes « clerement » et « eloquentement ». Quel écho avec le début de l’extrait ? Quel écho avec, plus en amont, la confrontation entre Gargantua et le jeune Eudemon ?
  • Que pensez de la personnification ici : « monsieur l’appétit venait » ? Rappelez-vous, ce n’est plus Gargantua qui se rue sur la nourriture, mais le corps encore une fois qui se trouve respecté dans ses besoins d’excrétion comme d’ingestion. C’est « monsieur l’appétit » qui vient à lui, « par bonne opportunité ». Je vous invite, par comparaison, à relire ces extraits du chapitre 22 (mais vous pourriez largement en trouver d’autres : je vous incite à le faire pour que les explications varient bien d’un candidat à l’autre) :

« Au retour se transportait en la cuisine pour savoir quel roust était en broche ».

« Puis étudiait quelque méchante demi-heure, les yeux assis dessus son livre, mais (comme dit le Comique) son âme était en la cuisine. »


Pistes pour une ouverture

  • Pourquoi pas, lisant la suite de ce chapitre, et le suivant, construire une ouverture vers une étape de l’apprentissage de Gargantua, particulièrement intéressante et révélatrice de ce qu’est une éducation réussie pour l’humaniste Rabelais ?
  • “L’institution du prince chrétien” qu’est Gargantua, pour reprendre le titre d’un livre d’Erasme qui sert de matrice à Rabelais, doit encore connaître une étape décisive qui se confond avec le temps (pseudo-)épique à venir : les guerres picrocholines. Que s’agira-t-il de parfaire alors chez le jeune géant ?
  • Vous pouvez aussi prendre de la hauteur par rapport à ce texte en proposant une méditation sur la postérité de l’idéal d’éducation humaniste : qu’en reste-t-il aujourd’hui dans nos écoles ? Que n’avons-nous (toujours) pas su développer malgré les leçons de Rabelais ?
  • Un lien intéressant pourrait être de voir ce que, cette instruction faite, Gargantua en retirera dans la suite de l’œuvre, au fil de ses actions, de la séquence des combats jusqu’à la fondation de l’abbaye de Thélème. Que reste-t-il, dans cette dernière, et dans les occupations des Thélémites, de ce qu’a a appris le géant ?
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