Voici une page d’aide pour relire notre texte, redécouvrir votre cours en vous posant de nouveau des questions susceptibles de vous aider à construire une explication. C’est très dense : vous pouvez travailler un mouvement après l’autre. L’objectif est bien que vous construisiez votre propre discours sur l’extrait, pas que vous repreniez mot pour mot le mien – et c’est pourquoi d’ailleurs, notre cours est fondé sur vos réflexions, et cette aide, sur des questions plus que sur des réponses toutes faites.
Je remercie vivement Anna et Olivia en 1A pour leur autorisation de publication de leurs notes. En 1C, … (à venir)
J’ai beau lire et relire cette fiche d’aide, qui d’année en année s’enrichit d’une génération à l’autre, il se peut que j’y laisse des imprécisions ou des coquilles. N’hésitez pas à me les signaler.
Bon courage à vous !

Image extraite du film de Jacques Doillon, 1989.
Délimitations du texte
De « H. 1 : Mais qu’est-ce que c’est, alors ? » à « H. 1 : Ce n’est pas vrai. Ça ne peut pas être ça… ce n’est pas possible… »
Pour situer le texte dans l’œuvre de Nathalie Sarraute, puis dans la pièce elle-même
- Après avoir présenté N. Sarraute, situez la pièce dans l’œuvre de l’autrice, en vous appuyant par exemple sur le motif clé des tropismes. Au 23 septembre, nous n’avons pas encore travaillé ces deux points (la biographie, les tropismes).
- Sur le plan de ce qu’on pourrait appeler l’intrigue de la pièce, voici ce qu’on peut dire, en somme : on apprend au tout début de la pièce que H1 s’est rendu chez H2 afin de connaître les raisons pour lesquelles son ami s’est éloigné de lui.
Pour lire le texte à voix haute
- Entraînez-vous bien en vous aidant de la façon dont H2 résiste, mais laborieusement, avant de céder progressivement à la demande de réponse formulée par H1. Surtout, que l’interprétation que vous prévoyez de développer infuse dans votre lecture : on ne choisit pas les mêmes intonations suivant l’attitude que l’on prête aux personnages, notamment à H2. Distinguez-vous d’emblée par une lecture unique !
- Pensez aussi au fait que cet extrait contribue à révéler à l’auditeur, ou spectateur, les caractères des personnages, leur manière particulière de parler (leur idiolecte, j’y reviendrai en classe) et l’enjeu de la pièce : on a commencé à comprendre que les mots, et ce dont ils sont porteurs, parfois malgré soi, sont au fondement de la dispute, et donc de l’œuvre.
Pour élaborer un projet de lecture (le fil rouge de votre explication)
Voici quelques pistes, inspirées des cours, notamment ceux, tout récents, vécus avec vous à la rentrée 2026. Elles sont là pour vous aider, tant sur le plan des enjeux que de la formulation. Mais l’objectif, c’est que vous-mêmes, une fois le texte lu et relu, et le cours travaillé, élaboriez la phrase qui donnera le cap de votre explication. J’y insiste : pas d’explication convaincante sans un angle, un projet qui donne sa cohérence à l’ensemble de votre propos.
- Comment H2 en vient-il à révéler à H1 le motif de sa prise de distance (projet de lecture qui se situe au niveau des personnages) ?
- Que révèle ce début de pièce sur les personnages et sur les enjeux de l’œuvre (celui-ci se situe au niveau de l’autrice, en quelque sorte) ?
- Cette scène est fondée sur un aveu laborieux et, en fin de compte, inefficace, tant l’incompréhension s’accroît.
- Cette scène montre des amis piégés dans le langage : voici ce que je voudrais démontrer.
- Nathalie Sarraute propose une exposition paradoxale, apparemment pauvre en informations, et qui nous apprend que la pièce et la dispute à venir semblent fondées sur presque rien.
- En quoi cette exposition, construite autour du mot « rien » et de personnages sans nom, est-elle intrigante ?
- Cette exposition donne-t-elle à voir une conversation entre amis, ou le début d’une joute verbale ?
- …
Le texte s’organise…
en trois temps : H2 esquive les questions de H1, avant de concéder qu’il y a bien eu ce qu’il appelle « des mots ». Dans un dernier temps, il cite enfin la phrase qui l’a touché.
Ci-dessus, j’ai essayé, de façon concise, de formuler la composition du texte, telle que nous l’avons dégagée. Elle donne ainsi sa structure à votre explication, mouvement après mouvement ; quand vous énoncez l’équivalent de cette architecture, vous pouvez aussi indiquer les répliques qui marquent les différentes charnières ; je trouve cela un peu lourd pour ma part, si bien que je me contente de les redonner au fur et à mesure de l’explication. Sentez-vous libre de votre approche de ce point de vue.
Pour construire votre explication
Je reviens ci-après sur les différents mouvements du texte.
Dans un premier temps, H1 presse H2 de répondre, lequel commence par refuser de s’expliquer.
Ci-dessous, par commodité, j’ai noté le numéro des répliques (non des lignes). Mes notes sont souvent semi-rédigées, pour d’évidentes raisons de temps.
réplique 1 : H1 exprime un vif désir de savoir et de comprendre
- À quoi voyez-vous que H1 insiste auprès de H2 pour savoir ce qu’il s’est passé ?
- Quels mots en particulier ? Quel type de phrase ?
- Comment interprétez-vous cette première réplique ? Insistance, agacement, attention, sollicitude, encouragement ?
- Quel rôle cette réplique joue-t-elle du point de vue de l’exposition ? (je raisonne et vous invite à raisonner régulièrement en termes dramaturgiques, c’est-à-dire en analysant aussi le texte en tant qu’œuvre théâtrale, et en considérant les enjeux pour l’autrice, dans l’écriture de l’œuvre : étudiez donc aussi la scène en prenant en compte ce que l’autrice fait spécifiquement pour l’auditeur-spectateur).
répliques 2 et 4 – H2 se refuse à répondre
- Quelle est l’attitude de H2 ? Refus, embarras ? Jeu ? Stratégie ? En quoi l’écriture en témoigne-t-elle ? Regardez notamment les mots employés (« plutôt »), les interruptions (aposiopèses), la syntaxe…
- Pensez à l’auditeur lors de la première radiodiffusion : lui aussi attend une explication. Que dire de la réponse de H2 à cet égard ? Satisfait-elle la curiosité de l’auditeur-spectateur ? Soulignez le contraste entre une formule de mise en relief (« C’est que… »), qui laisse espérer une réponse, et la réponse qui suit. Peut-on y voir de l’humour de la part de N. S. ?
- J’attire votre attention sur le phénomène de reprise qui joint les répliques, au début, mais aussi plus loin dans l’extrait. À la question « Qu’est-ce que c’est », H2 répond « c’est plutôt que ce n’est… » (cette tournure présentative reprend exactement les termes de l’interrogative chez H1).
- Que signifie cette expression de la langue courante : « ce n’est rien » ? Signifie-t-elle qu’il n’y a rien eu, littéralement ?
- Voyez comment H2 passe de « ce n’est rien » (« rien » est ici un pronom qui renvoie à rien ; en grammaire, on le verra plus tard, c’est le forclusif qui clôt le système de la négation) à « ce qui s’appelle rien » (rien est ici un nom : il renvoie donc à quelque chose, pas à rien). Avec mes anciens élèves, il avait été question d’analyser cela comme une légère antanaclase : cette figure consiste à reprendre deux fois le même mot, dans une même phrase, mais avec une variation de sens (par exemple : le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas). Mais je ne trouve pas cette lecture pertinente. Le plus souvent, avec cette figure, le sens du mot change très nettement, ce qui n’est pas complètement le cas ici. Ce qui est intéressant c’est essentiellement de sentir la resémantisation du mot rien. C’est-à-dire que dans un cas, je l’ai écrit, c’est le « rien » qui sert à construire une négation (ce n’est pas moi, ce n’est pas ça, ce n’est rien). Comme pour « pas », « rien » n’a pas de contenu propre. Dans le second, le nom « rien » signifie « quelque chose de négligeable ».
- Que fait H2 après cette première phrase (observez les variations, qui font aussi figure de commentaire, mais insuffisant à faire comprendre la première réponse) ? Voyez comme H2 passe de la tournure pronominale étrange (« ce qui s’appelle rien » : comme si le langage avait une forme d’autonomie, ce que développera la suite de l’extrait) à une tournure à valeur généralisante – « ce qu’on appelle ainsi » (qui esquisse la place, dans la pièce, du regard des autres). Les tours généralisants procèdent du « on » impersonnel, de la construction avec le pronom « ce » suivi de « qui », et du présent de vérité générale.
- Nous avons vu en cours la progression laborieuse du propos de H2 : « c’est… c’est plutôt que ce n’est rien… ce qui s’appelle rien… ce qu’on appelle ainsi… ». Ce court fragment s’apparente à une série de reformulations d’une même idée. On peut presque y voir ce que le vocabulaire de l’analyse littéraire nomme épanorthose : une figure qui signifie peu ou prou correction (vous aurez reconnu « ortho », comme dans orthographe). Comme si le personnage ajustait sa réponse et consolidait son refus d’aller plus loin. Je n’insisterais pas forcément sur la figure ; le terme « reformulation » peut suffire.
- Il est plus intéressant de s’attarder sur le glissement de « ce qui » en « ce qu’on ». Voir ci-après.
- Je vous renvoie à notre échange en 1A : H2 semble justifier son esquive par l’attitude communément admise, celle des autres, que désigne le pronom « on ». Comme s’il essayait de se fondre dans le comportement le plus fréquent en de telles situations (alors qu’on est en train de le découvrir, il n’agit et ne réagit pas comme les autres).
- Un complément, à vous de voir si vous vous y référerez : la pièce Isma s’intitule exactement Isma ou Ce qui s’appelle rien, et cette formule apparaissait déjà dans le roman Martereau, qui date de 1953. N. S. creuse les mêmes problématiques ; cette formule est un leitmotiv de son œuvre : une formule creuse, cliché, mais intéressante cependant : elle dit quelque chose de ce que les personnages dissimulent, de l’importance qu’ils accordent (ou non) aux choses.
- Comment H2 justifie-t-il ensuite de ne pas aller plus loin ? Quel sentiment s’exprime ici (pensez à l’aposiopèse, autrement dit la suspension volontaire et signifiante de la phrase, quand H2 dit « ça peut vous entraîner… ») ? Par quels mots désigne-t-il ce « rien » ?
- Quel est le second risque invoqué par H2 pour s’en tenir là ? Comment s’exprime-t-il ? Voyez le rôle de la répétition et les procédés à valeur généralisante.
- Dans toute cette réplique, nous l’avons dit, ce que H2 a en tête, mais qu’il ne nomme pas, il faut bien un mot pour l’exprimer : d’où l’abondance des pronoms : « ce », « rien », « ça », « en ». Un pronom, en français, remplace un groupe nominal ; ici, les pronoms permettent de dire sans nommer, d’évoquer sans préciser.
- Je propose aussi une lecture au niveau de l’autrice : quand H2 dit « on n’en entend jamais parler » c’est peut-être N. S. qui dit que personne d’habitude ne parle de ce genre de « rien ». La pièce a peut-être pour objet ce genre de « riens » dont personne ne parle jamais, ces oui et ces noms apparemment insignifiants.
- Il n’est pas inutile de garder à l’esprit le contexte de la première diffusion radiophonique de la pièce, laquelle s’ouvre de façon intéressante par l’impératif « Écoute » (chez H1). Ce mot, finalement, n’était-il pas pour nous, auditeurs-spectateurs, pour nous dire d’être à l’affût de ce qui, habituellement, en société, demeure non dit, tabou ?
La réplique 3, prononcée par H1, est empreinte de force et de solennité.
- Face au refus de H2, à quoi sert l’interjection « Eh bien » de H1 ? Quel sens lui donner ici ? Notez qu’elle reviendra à chaque fois que le dialogue marquera une avancée, voire une révélation.
- Qu’est-ce qui confère de la solennité à cette réplique ? Voyez sa longueur, les mots employés, la mobilisation de l’affect, des figures parentales, la gradation qui les relie… Que vise H1 ? Pourquoi convoquer les parents (voir plus haut, au-dessus de l’extrait, le moment où la mère de H2 est évoquée).
- Regardez comment s’exprime la supplique de H1 : voyez les verbes employés par H1 : quelle autre gradation pouvez-vous observer ?
- Comment interprétez-vous l’indétermination volontaire dans l’expression « au nom de tout ce que tu prétends que j’ai été pour toi » ? Par-delà ce que H1 veut dire par là, il y a peut-être ici aussi l’expression de ce que pense N. S. de la façon dont, nécessairement, chacun voit une relation de son propre point de vue (sans pouvoir prendre en compte le point de vue de l’autre). Toute définition d’une relation serait forcément subjective et impossible à développer de façon objective.
- Nous n’avons pas noté, en cours, l’emploi du passé (« ce que j’ai été pour toi ») : qu’en dire ? Pourquoi ce temps ? (En passant : vous aurez observé que H2 a plus volontiers recours au présent de vérité générale ; H1 est plus ancré dans le temps).
- Quel rôle l’adverbe « solennellement » joue-t-il ? Précisons que c’est un adverbe d’énonciation, c’est-à-dire qu’il commente ce qu’on dit (comme quand on dit « franchement », « honnêtement »).
- Pourquoi peut-on dire de l’affirmation « tu ne peux plus reculer » qu’elle est particulièrement efficace ? Est-ce un constat… ou déjà une esquisse d’injonction (d’ordre) ?
- Dans cette réplique, observez la palette de tous les types de phrases que déploie H1 (les types de phrase, rappelons-les : déclaratif, interrogatif, impératif, exclamatif). « Qu’est-ce qu’il y a eu ? Dis-le… tu me dois ça… »
- Comment la réplique se conclut-elle ? Qu’exprime-t-elle, en deux temps ?
H2 offre une dernière résistance : répliques 4 et 5
- Didascalie – « piteusement » – qu’il faut forcément porter par l’intonation pour la faire entendre à la radio. Jeu sur le sur mot : H2 susciterait la pitié ? Ou aurait l’air ridicule ?
- Faut-il voir dans « piteusement », à mettre en perspective avec l’autre didascalie de l’extrait, « prenant courage », au-delà d’une indication de jeu, un signal de l’autrice à l’égard du lecteur, pour faire discrètement référence au genre théâtral dans lequel des personnages courageux suscitent la pitié du spectateur, c’est-à-dire la tragédie ? S’agirait-il alors de suggérer – avec un décalage ironique – que nous lisons une sorte de tragédie ? Le fait de subir le langage comme semble le dire H2 (« On ne sait pas comment ils vous viennent »), voire de devoir affronter la société (« ça peut vous entraîner…), tels seraient les formes nouvelles de la fatalité à laquelle étaient confrontés les héros dans les tragédies classiques. Ce point a été développé en 1A, pas en 1C. J’espère qu’il est clair ainsi.
- De quoi cet adverbe, « piteusement », témoigne-t-il quant à l’effet possible de la réplique de H1 sur H2 ? H2 est-il sincère de votre point de vue ?
- Point sur la variation dans cette réplique (qui reprend la fin de sa réplique précédente) : H2 commente encore sa première réponse, de nouveau avec une reformulation très intéressante : comment ? Quelle justification avance-t-il ? Que dire du verbe pouvoir ? Quelle différence de sens avec la dernière variation ?
- À quoi peut-on voir l’insistance marquée de H1 à nouveau (réplique 5) ? Que dire aussi du jeu sur le verbe aller (« Allons, vas-y… ») ? Et par ailleurs, faut-il comprendre que ce qui pour H2 n’est pas autorisé, H1 l’autoriserait ainsi par cette phrase ? Il est possible que N. S. joue là encore avec un tour figé de la langue : « Allons » est une marque d’encouragement, qui s’emploie à la 1re personne du pluriel et qui, si elle retrouvait son sens concret (si elle était resémantisée), inclurait les deux locuteurs ; « vas-y » est aussi, souvent, une marque d’encouragement, cette fois à la 2e personne du singulier, et donc plus pressante. Le mode est le même (impératif là encore).
Un second mouvement voit H2 commencer à s’expliquer, à partir de « Eh bien, c’est juste des mots… »… mais est-ce clair pour autant ?
Vous avez le droit à l’interrogative : elle donne à votre propos une certaine dynamique.
- Observez, de façon générale, pour ce second temps du texte, le raccourcissement marqué des répliques : faut-il y voir une plus grande vivacité des échanges ? Un agacement croissant de H1 ? Une tension qui irait croissant elle aussi ?
Répliques 6 (H2) – 7 (H1)
- « Eh bien… » : interjection que H2 semble emprunter à H1 (voir réplique 3) : signe de renoncement, d’abandon, d’acceptation ? En français, on la dit quand on s’apprête à reconnaître, expliquer, voire avouer quelque chose. Elle sera significativement reprise plus loin.
- Mais cette nouvelle réponse ne semble-t-elle pas une variante de la précédente ? La réponse vous paraît-elle précise (cf. emploi du déterminant indéfini dans « des mots ») ?
- « Des mots » : l’expression renvoie au langage. Est-ce à dire que des mots ont été prononcés par H1 qui ont déplu à H2, voire l’ont blessé ?
- L’adverbe « juste » va-t-il en ce sens ?
- H1 saisit-il immédiatement la réponse ? Regardez les types de phrase (voir plus haut).
- Jeu de N. S. ? Voyez la nouvelle phrase à l’impératif de H1 : « Ne me dis pas… » : elle prend le contrepied de la fin de la réplique 3 (« Dis-le-moi… »), et plus globalement de toute la démarche de H1 depuis le début, qui cherche justement à faire parler H2.
- Recours de H1 à une partie d’une expression figée – un lieu commun, « des mots » – qui explique sa méprise : avoir des mots signifie qu’on s’est disputés.
- Récusation de H1 en deux temps, avant même l’explication de H2 : « ce n’est pas possible… » (compte tenu de leur lien) / « et je m’en serais souvenu » (idem).
- H1 dit : « ce n’est pas possible… et je m’en serais souvenu… ». Vous avez très justement vu qu’il se présentait ainsi en garant d’une véritable mémoire commune de leur amitié. Quelle place cela lui donne-t-il dans la relation ?
réplique 8 (H1) : explication qui n’en est pas une, par la négative
Ce passage est me semble-t-il assez ardu ; je vous propose donc un certain nombre de pistes.
- Pour répondre et s’expliquer, H2 paraphrase alors l’expression figée « avoir des mots », assez laborieusement, en trois temps : « Non… d’autres mots… pas ceux… ». L’emploi des guillemets témoigne de cette attention à la langue qui est la sienne dans l’expression qui l’a blessée, et qui est aussi celle de NS : tout le sujet de la pièce, on commence à le voir. Il y aurait là une volonté de se détacher du discours de l’autre ou des autres.
- Autonomie et puissance des mots, en position sujet : « On ne sait pas comment ils vous viennent ». Vous : portée générale, universelle. Il n’est pas seulement question de la relation entre H1 et H2, mais bien du comportement des hommes en général (une nouvelle fois, avec le présent de vérité générale, H2 situe sa réflexion au niveau d’une expérience universelle). Voilà donc ce que la pièce explorerait : la venue mystérieuse des mots à la bouche des hommes. Le langage excéderait parfois notre pensée. Comment, dès lors, se faire comprendre ? Parler une langue commune (songez à l’allusion au mythe de Babel faite en cours) ?
- Pour comprendre le lien entre la phrase qui commence par : « des mots » et la phrase suivante qui commence par : « on ne sait pas », il faut interroger le sens du verbe avoir dans la première phrase. Il peut s’agir de signifier que les mots qu’on n’a pas « eus » sont les mots que l’on n’a pas maîtrisés, dominés : exactement comme lorsqu’on dit : je t’ai eu. C’est peut-être eux qui nous ont (bien) « eus ».
- Cependant le sens le plus évident pourrait être le suivant : des mots que l’on n’a pas trouvés, échangés. Des mots qu’il aurait fallu dire. H2 est obligé de sortir (laborieusement, qu’il en ait ou non l’intention) de l’expression figée pour livrer du sens.
répliques 9 (H1), 10 (H2), 11 (H1) : dire les mots, est-ce un danger ?
- À quoi voit-on que H2 se situe, pour H1, dans le registre du jeu ? Songez que vous avez parfois pointé le caractère enfantin de H2.
- Possibilité aussitôt récusée par H2 : observez et commentez les mots à l’attaque de sa réplique, et la reprise du verbe de H1. Au théâtre, l’analyse peut souvent prendre appui, avec efficacité, sur l’articulation des répliques entre elles.
- Peut-on donc dire à ce stade que la conversation rapproche les deux amis ?
- Que penser de la nouvelle aposiopèse de H2 (« Mais si je te les dis.s. ») ? Que suggère-t-elle selon vous ? À quelle réplique la lier, en remontant le fil du texte ?
- H2 emploie le « je », ce qui est rare. Il a plutôt recours à un « on » ambigu. C’est plus la marque de H1. De quoi témoigne cette évolution ?
- « Alors ? Qu’est-ce qui se passera ? »: j’attire votre attention sur un point très justement avancé en cours, à savoir que H1, dans ce second temps, fait se succéder ses questions : pas de répit pour H2 ! Regardez bien ces interrogatives : la seconde est une reformulation de la première. Autrement dit, elle n’ajoute pas de sens ; elle véhicule une émotion. Laquelle, de votre point de vue ? Ce phénomène apparaît trois fois dans ce second temps.
- Comment H1 parvient-il à pointer la contradiction dans laquelle s’enferre H2 ? Quel est le sens implicite de la phrase « Tu me dis que ce n’est rien… » ?
répliques 12 à 17 (jusqu’à « on verra ») : la rupture est-elle explicable ? Donc, le motif, exprimable ?
- Le dialogue avance tout de même : à quoi le voit-on ? À quels mots ?
- Observez qu’à nouveau, dans le discours de H2, apparaissent deux occurrences du mot rien, avec deux sens différents (les mêmes que précédemment), du fait de l’emploi du pronom (« ce n’est rien ») puis du nom (« c’est à cause de ce rien »). C’est la figure de l’antanaclase vue plus haut avec le même mot.
- Que suggère l’emploi des termes « Mais » et « justement » au début de la réplique de la part de H2 ? Comment se défend-il encore d’aller plus loin ? Je vous aide quelque peu : paraphrasons ou plutôt développons ce que pourraient recouvrir les points de suspension, du fait de l’aposiopèse : c’est précisément en raison de l’écart entre le motif initial, dont H2 perçoit malgré tout le caractère peut-être trivial, ridicule, et la conséquence – son choix d’une quasi rupture amicale – qu’en parler risque d’abîmer plus encore la relation. H2 chercherait-il donc désormais à la préserver par le silence ? C’est en tout cas sa dernière défense possible. Je vous renvoie à ce qui a été parfois très bien dit en cours : crainte du ridicule, du jugement des autres, de la blessure en retour…
- Qu’exprime l’interjection « Ah » et plus globalement la phrase « Ah on y arrive… » ? Par-delà les personnages, qui ce « on » peut-il inclure au théâtre ?
- H1 reprend les mots de H2 : pourquoi ?
- Comment interprétez-vous ses deux questions (« C’est à cause de ce rien que tu t’es éloigné ? Que tu as voulu rompre avec moi ? ») ? Pourquoi emploie-t-il le verbe « rompre » selon vous (que H2 n’a pas utilisé) ? Comment qualifieriez-vous cet emploi ?
- Quelle est désormais l’attitude de H2 ? Voir la didascalie notamment. Plusieurs interprétations sont possibles, bien sûr (résignation, lassitude, inquiétude du fait qu’ « on y arrive » ? Stratégie dilatoire encore ? – c’est-à-dire qui fait attendre H1). Que signale l’emploi du futur ? Par quel moyen N. S. inclut-elle habilement l’auditeur-spectateur ici ? Quel est l’ultime argument de H2 pour, éventuellement, ne pas parler (bien qu’il emploie le futur) ? Est-ce encore affaire d’interdit social ?
- Comment, plus globalement, H2 dessine-t-il une opposition entre lui et tous les autres ? (On peut imaginer, ici, de convoquer de nouveau la question du genre de la pièce : y aurait-il pour H2 comme une fatalité de l’incommunicabilité ?) Là encore, comment le spectateur peut-il se sentir très directement concerné ?
- Quels sont les derniers moyens employés par H1 pour faire plier H2 (je regrouperais ici les répliques 15 et 17) ? Que penser de la phrase : « Je ne suis pas si obtus » ? On peut peut-être y voir une litote de la part de H1 (le sens serait alors : je ne suis pas obtus du tout, tu sais bien).
L’extrait s’achève par l’explication longtemps retenue par H2 (à partir de « Eh bien »).
réplique 18
- De nouveau l’interjection par laquelle le dialogue toujours avance, même s’il a beaucoup piétiné : « Eh bien ». Voir plus haut le sens de cette formule.
- Quelle est l’attitude de H2, quels sentiments peut-on lui prêter ? À observer : de nombreux points de suspension, des répétitions (« tu m’as dit », trois occurrences : pourquoi ?), des retours en arrière (« quand je me suis vanté… quand je t’en ai parlé…) ; un « oui… » qui pourrait marquer une sorte de recherche, dans la mémoire, du propos qui pose problème : mais c’est peu probable, étant donné le régime de rétention qui est celui des répliques de H2 depuis le début de la pièce.
- Par parenthèse, je reviens sur un point dit en cours : que H2 ne dise pas de quel succès il s’agissait participe de cette décontextualisation radicale des personnages, dont on ignore aussi l’identité. De quoi donner à la pièce une portée universelle, et au spectateur, des figures en lesquelles se projeter.
- Sur le plan psychologique (attention à l’illusion produite par le théâtre – l’illusion théâtrale : ce sont des personnages, pas des personnes : toutefois, N. S. n’a cessé de creuser la psyché dans ses œuvres) : complexe d’infériorité (« dérisoire ») ou de supériorité (« je ne sais plus quel succès ») de H2 ? Enjeu qui apparaît ici : la façon dont H2 se situe par rapport aux autres, et particulièrement par rapport à H1. Vous avez senti qu’il y avait potentiellement dissymétrie entre eux, et même, pourquoi pas, jalousie. Le terme apparaîtra d’ailleurs dans la pièce.
- Je vous invite à noter tout ce qui relève du flou, de l’indétermination dans le récit de H2 : « tu m’as dit il y a quelque temps », « quand je me suis vanté de je ne sais plus quoi… de je ne sais plus quel succès… ». Au départ, donc, une situation dérisoire (le mot apparaît dans la réplique), qui n’est pas restée dans la mémoire, ou ne mérite pas qu’on la précise. Pourquoi autant d’indétermination ? Pour donner à comprendre qu’en effet, ce n’était rien ? Parce que N. S. entend dire par là que ce genre de situation et de blessure est extrêmement banal, et non pas extraordinaire (du point de vue des circonstances) ?
- H2 en vient enfin à citer le mobile : « C’est bien… ça » (par parenthèse : phrase déjà vue dans le roman Entre la vie et la mort : l’œuvre de S. est d’une grande cohérence, les mêmes obsessions la traversent. Mais attention, renseignez-vous un minimum sur ce roman si vous voulez pouvoir y faire allusion : pas de référence annexe dont vous ne puissiez parler).
- Écho avec le titre : N. S. fouille, creuse sous la surface des mots de tous les jours, et singulièrement les clichés, les expressions figées, pour révéler ce qui motive les hommes à agir, et qu’elle appelle les tropismes, notion sur laquelle, au 23 septembre, nous ne nous sommes pas encore penchés. Bientôt !
- Suspens de la phrase citée par H2, grâce aux points de suspension où loge tout le sens perçu par H2 (ce qui l’a blessé et que H1 appellera bientôt condescendance).
- Retournement de la situation, donc : H2 jusqu’à présent réticent à parler, avait une dette envers H1, ou un devoir (cf. H1 : « tu me dois ça ») ; mais le motif invoqué, pour ridicule qu’il soit, met cette fois-ci H1 en accusation.
répliques 19 à 21 (fin) : la réponse incrédule (ironique, agacée, scandalisée ?) de H1
- N. S. tient compte de son auditeur, qui peut se reconnaître en H1 : « Répète-le, je t’en prie ». Il est possible que la diffusion radiophonique impose cette répétition. Mais ces conditions de diffusion initiales s’accordent à merveille avec la probable surprise (voire plus) de H1 – bien qu’il ait été averti.
- Polysémie de sa deuxième phrase : « J’ai dû mal entendre », que je vous invite à déployer : j’ai du mal comprendre / j’ai dû mal entendre, littéralement / je ne peux pas te croire / ce que tu dis n’est pas supportable, décent, croyable… La charge implicite du verbe « entendre » est forte, s’il signifie « comprendre ».
- Réplique intéressante, puisque l’auditeur peut également s’y reconnaître.
- Faut-il voir une forme d’ironie dans la didascalie : « prenant courage » ? S’agirait-il, à partir de ce contexte extrêmement banal, de faire de H2 un personnage épique des temps modernes, où les amitiés se brisent sur trois mots ? La pièce n’est pas exempte de passages grinçants comme celui-ci. Ou bien, prenons la didascalie au sérieux : N. S. suggère-t-elle que converser, parler à autrui, quand on a été blessé par ses mots, relève parfois de l’épopée ? Que la langue de tous les jours, le dialogue quotidien, là sont pour les hommes leur épopée véritable ? Voire la tragédie de l’existence ? Notons en tout cas que les deux personnages sont ici, plus qu’au début, en complet décalage.
- H2 répète donc, mais commente aussi le « suspens » et l’accent (« cet accent »), sans les définir vraiment, le deuxième notamment, qu’il faut donc chercher à interpréter (littéralement : à dire à voix haute de façon suggestive). L’effet est connu (vexation, blessure), les mots aussi, l’intonation est celle choisie par le comédien et le metteur en scène, mais au fond, le motif peut continuer d’échapper à la raison, faute d’être nommé clairement. Aidez-vous de la lecture à la table de la Comédie-Française pour travailler cette diction, et du souvenir que vous avez du film de Jacques Doillon.
- Trois négations incrédules de H1 (attention, vous pouvez aussi juger que c’est autre chose que l’incrédulité qui s’exprime), lesquelles forment une boucle avec sa question au tout début de l’extrait (« Mais qu’est-ce que c’est, alors ? »), et qui sont des variantes les unes des autres (a-t-il besoin, pour prendre conscience de ce que lui a dit H2, de reformuler encore et encore, jusqu’à trouver l’expression juste ? Ces variations marquent-elles sa surprise ?). Recours au même pronom démonstratif neutre que H2 : difficulté de nommer, ou plus exactement, « ça » ne mérite même pas de l’être, « ça » est si dérisoire que c’en est innommable.
Les notes de vos camarades : un très grand merci à elles !
Merci à Olivia et Anna en 1A ; notes en 1C à venir.








Aide à la relecture condensée automatiquement à l’aide de l’IA Claude
Faut-il le préciser : rien de ce qui figure ci-dessus n’a été produit, d’aucune façon, par une IA. Mon cours et son complément ici sont authentiquement, maladroitement sans doute, d’origine humaine et personnelle !
Source : version détaillée sur lettrines.net (« Aide pour votre explication du premier extrait de Pour un oui ou pour un non »). Version condensée, questions conservées, réponses non fournies. À VÉRIFIER : citations de Sarraute à contrôler sur l’édition de classe (extraction automatique de la page, texte de la pièce non reproduit sur la page).
Extrait : de « Mais qu’est-ce que c’est, alors ? » à « … ce n’est pas possible… »
Avant l’explication
- Situer : Nathalie Sarraute et les tropismes ; pièce d’abord conçue pour la radio. H1 est venu demander à H2 pourquoi il s’éloigne ; H2 élude.
- Lire à voix haute : deux voix distinctes (insistance de H1 / résistance puis aveu de H2) ; les points de suspension sont des silences qui signifient.
- Projet de lecture (au choix) : Comment H2 en vient-il à révéler le motif de son éloignement ? / En quoi cette exposition est-elle paradoxale, puisque la brouille semble née de presque rien ?
L’IA Claude, dans ce résumé pour le projet de lecture, se contente de deux choix. Ce n’est pas satisfaisant. Reportez-vous à votre cours et aux pistes proposées ci-dessus.
Mouvement 1 — H1 presse, H2 refuse de s’expliquer (jusqu’à « Eh bien, c’est juste des mots… » exclu)
- Insistance de H1 : types de phrases, mots-clés ; quel ton ?
- Embarras de H2 : phrases interrompues (aposiopèse), pronoms vagues (ce, ça, rien, en). Comment parler sans nommer ?
- Reformulations de « rien » (épanorthose), passage au général/présent. Que redoute H2 ?
- Réplique solennelle de H1 (« au nom de… ») : procédés ; supplication sincère ou pression ?
- Didascalie « piteusement » : rapport de force ; fatalité du langage comparable à celle de la tragédie ? À retenir : aposiopèse, épanorthose ; pronoms sans référent précis = dire sans nommer.
Mouvement 2 — H2 commence à s’expliquer (de « Eh bien, c’est juste des mots… » au « Eh bien… » qui ouvre le récit, exclu)
- « Des mots » : pourquoi l’indéfini ? Méprise de H1 ?
- Explication par la négative ; présent de vérité générale « on ne sait pas comment ils vous viennent » : les mots échappent-ils à celui qui parle ?
- H1 ramène l’échange au jeu, à l’enfantillage ; réponse de H2 ; quel danger à dire ?
- « rien » pronom / « un rien » nom : antanaclase ; en quoi ce jeu résume-t-il la pièce ?
- H1 amplifie (« rompre ») ; litote « Je ne suis pas si obtus » : comment force-t-il la confidence ? À retenir : antanaclase, litote ; malentendu = moteur du dialogue.
Mouvement 3 — L’explication longtemps retenue (de « Eh bien… » à la fin)
- Marques d’imprécision du récit de H2 : pourquoi ce flou ? qu’est-ce qui est mis au premier plan ?
- « dérisoire » : qui juge ? qu’est-ce qui se joue entre les deux amis ?
- « C’est bien… ça » : pourquoi la blessure tient-elle dans le « suspens », l’« accent » plutôt que dans les mots ? lien tropisme / radio.
- « Répète-le », « j’ai dû mal entendre » : sens d’« entendre » ; surprise sincère ou refus de comprendre ?
- « prenant courage » : ironie héroï-comique ou courage réel de dire ce qui blesse ?
- Négations finales de H1 : pourquoi finir sur un refus ? qu’annonce la suite ? À retenir : tropisme, sous-conversation ; didascalie ; l’intonation porte le sens.
Pour conclure
Exposition paradoxale : presque aucune information factuelle, conflit entièrement posé. Ouverture possible : le titre.
