
Première de couverture de l’édition originale de Claudine à l’école, 1900.

Colette et son mari Willy, par Dornac, 1903.
Explications en audio
Rappel du sujet proposé :
Quel sens donnez-vous à cette géographie redessinée ?
Rappel de notre problématique :
En quoi et pourquoi Colette, à travers Claudine, conteste-t-elle la description de son village natal, prétendument objective, que produit son manuel scolaire ?
Progression du propos :
- Une recomposition entre objectivité et subjectivité
- Une affirmation de soi à travers la description du paysage
Exemple de réponse
Ci-dessous, je vous propose une introduction, puis deux paragraphes rédigés, sur les quatre ou cinq que comprendrait cette réponse. Le reste du développement et la conclusion sont semi-rédigés.
Dans son Journal à rebours (1941), Colette évoque le « grand mot » de sa mère, « Sido » : « Regarde ! ». Ce goût et ce sens de l’observation au plus près du réel irriguent toute son œuvre, à commencer par la première page qu’elle a publiée. En effet, l’incipit de Claudine à l’école (1900) cite, critique et modifie la description de son village natal, initialement présentée dans le Manuel de géographie départementale de la narratrice. Quel sens peut-on donner à cette géographie redessinée ? La « géographie » renvoie à une science, et le manuel scolaire, conçu pour transmettre des savoirs, à des données objectives. Dès lors, sur quel fondement une jeune fille de quinze ans peut-elle réfuter un tel contenu ? Et que vise Colette, à travers son héroïne, en remettant ces lignes en question ? Si l’incipit du roman recompose le paysage natal d’une façon originale, en entretissant objectivité et subjectivité, c’est pour révéler progressivement une personnalité singulière : celle de Claudine, double de Colette.
D’emblée, la description de « Montigny », équivalent fictif de Saint-Sauveur-en-Puisaye, est discrètement mise à distance. Si Claudine commence par la page de son livre, c’est pour mieux prendre appui sur elle et la contester par la suite : « Mon Manuel de géographie départementale s’exprime ainsi », écrit-elle. Le premier paragraphe est composé de façon à reprendre et réfuter, point par point, les éléments de la description initiale : « D’abord, il n’y a pas de Thaize […]. Montigny construit ‘’en amphithéâtre’’ ? Non, je ne le vois pas ainsi […] la tour sarrasine […] s’effrite par en haut un petit peu chaque jour ». Rien n’échappe au regard de la jeune fille, native des lieux, qui ne saurait adhérer par exemple au tableau d’une « tour sarrasine bien conservée ». La « jolie petite ville de 1950 habitants » se révèle sous sa plume être « un village, et pas une ville ». En somme, la contestation du savoir scolaire dont le manuel est la métonymie se veut systématique.
C’est que le Manuel de géographie départementale composait un ensemble idéalisé, dans un dessein probablement patriotique, en ces temps où l’école a vocation à faire aimer la France, défaite par la Prusse en 1870. D’où les adjectifs mélioratifs, antéposés ensemble dans le groupe « jolie petite ville » ; d’où les références discrètes à un lointain passé glorieux, celui de la civilisation gallo-romaine vers laquelle fait signe la construction « en amphithéâtre », et l’écho médiéval des victoires sur les Sarrasins qui s’incarne dans la tour. La jeune Claudine démystifie la fiction scolaire ; la peinture du véritable Montigny, apparemment, en accuse les ruines, la pauvreté, voire la laideur : « c’est un village, pas très joli même » ; les maisons, loin de l’élégante et circulaire architecture romaine, « dégringolent » ; le « gros château » est « plus délabré » que la « tour sarrasine ».
À la vision trompeuse et enjolivée de son village, Claudine oppose donc un regard authentique et sans fard. Mais l’objectivité de son regard se conjugue harmonieusement avec l’expression d’une subjectivité paradoxalement attachée au lieu. …
Suite de ce troisième paragraphe : l’éloge paradoxal de Montigny ; analyse de quelques fragments du premier, puis du second paragraphe, jusqu’ici laissé de côté.
Paragraphes suivants à prévoir : mise en évidence de l’affirmation d’un caractère singulier à travers la description : analyse de la vigueur et de la liberté de ton de la narratrice, dès la première phrase ; lecture de l’ironie discrète qui sous-tend l’incipit (la jeune élève dit vrai et en a conscience, contre le manuel trompeur) ; analyse du goût personnel qui s’affirme dans la rêverie sur les bois, pourtant synonymes de pauvreté (parce que leur présence indique le peu de terres cultivées alentour) ; le style tend ici vers le lyrisme (voir les répétitions enivrées : « c’est les bois, les bois profonds et envahisseurs » ; voir la musicalité à la toute fin : « le vert velouté des bois »).
Conclusion à rédiger : en recomposant le paysage natal, la narratrice conteste en acte le savoir institutionnellement légitimé, prétendument objectif, que délivre l’école. Elle lui oppose une vision personnelle et sensible, lucide, mais aimante, du pays natal. Sa plume désinvolte, libre et moqueuse, se fait progressivement lyrique, au service d’un éloge paradoxal des lieux ; la vérité remplace la tromperie ; la carte postale patriotique s’efface devant l’âme redonnée à Montigny et ses environs, par une jeune fille qui ressemble à une écrivaine en herbe, au regard juste. Se former à l’école, serait-ce donc apprendre à s’en affranchir ?
Variante possible pour l’ouverture : pourquoi pas achever la copie sur le paradoxe qui veut que, pour ce premier roman publié sous le nom de son mari Willy, Colette donne à voir d’emblée, avec Claudine, un personnage en voie d’émancipation ?
J’attire votre attention sur le fait qu’en deux heures, on n’attend pas un plan avec des parties et des sous-parties… même si ce que j’ai commencé à proposer ici peut y ressembler. Ce qui compte, et que vous devriez pouvoir dégager avec ma proposition, c’est la progression de votre propos (c’était d’ailleurs l’intérêt de notre plan, trouvé en cours, à partir des deux pistes de lecture énoncées).
Si j’avais fait un plan en deux parties, avec des sous-parties, j’aurais pu l’annoncer ainsi :
D’une part, l’incipit du roman recompose le paysage natal d’une façon originale, en entretissant objectivité et subjectivité. D’autre part, ce geste descriptif permet que s’affirme une personnalité singulière : celle de Claudine, double de Colette.Mais le choix finalement opéré est le suivant :
Si l’incipit du roman recompose le paysage natal d’une façon originale, en entretissant objectivité et subjectivité, c’est pour révéler progressivement une personnalité singulière : celle de Claudine, double de Colette.
On devine certes deux parties, mais la formulation choisie, avec une concessive puis une proposition principale construite avec une tournure présentative (« Si…, c’est pour… »), met l’accent sur la dynamique de la réponse. Et à partir de là, les paragraphes du développement obéissent non à une logique de sous-parties, mais à un principe de cheminement interprétatif. Dit autrement, je suis libre du nombre de paragraphes ; ce qui compte, c’est que le propos avance, et que la composition de la copie en paragraphes rende cette progression aussi lisible que possible. Cela correspond plus à ce que l’on attend et à ce que vous pouvez réaliser en deux heures.
En somme, comment nous y sommes-nous pris ? (récapitulatif méthodologique)
- En cours, nous avons lu le texte, certes, avec une question qui orientait quelque peu votre lecture. Le jour de l’épreuve, c’est bien le sujet qui va vous offrir un prisme de lecture.
- La problématisation, ou explicitation du sujet. Nous avons commencé ensemble par dégager la dimension implicite contenue par le sujet : ici, la tension entre le savoir scolaire représenté par le manuel, reposant sur un fondement scientifique (ou censé l’être), tout cela cristallisé dans le nom « géographie », et le verbe redessiner, qui suppose une intervention, peut-être personnelle, dont les justifications et les intentions sous-jacentes méritent d’être interrogées (sur quoi fonder cette relecture du paysage ? Pourquoi la faire ?).
- Vous aviez des pistes de lecture à partager : nous en avons évoqué deux. Développer chacune permet de formuler une partie de la réponse. Nous les avons très vite hiérarchisées : la plus évidente en premier (la recomposition du paysage), la plus intéressante en second (ce que révèle cette recomposition et lui donne ainsi son sens : l’affirmer d’un individu).
- Penser les pistes de lecture comme un cheminement interprétatif. J’ai repris ces deux pôles (plutôt que ces deux parties : cf. l’audio ci-dessus, qui revient sur cette légère mais importante différence), pour donner à mon propos sa trajectoire, sa progression.
- Lire et interpréter le texte dans un propos construit. Les paragraphes proposés articulent, comme dans l’exercice du commentaire, effort d’interprétation, analyse des choix d’écriture et citations venant à l’appui. Ils s’enchaînent pour faire apparaître la progression évoquée ci-dessus : de la description du village à la manifestation de l’individu qui le décrit. L’analyse change régulièrement d’échelle pour étayer les hypothèses de sens (texte, paragraphe, phrase, mot). Je vous renvoie pour cela à la petite leçon de lecture que je vous ai proposée en classe et que j’ai reprise ici (sur les textes de Perec et de Rouaud).
Entraînez-vous !
- Achevez par exemple cette réponse à la question d’interprétation de l’incipit de Claudine à l’école, en rédigeant les paragraphes seulement esquissés ci-dessus.
- Exercez-vous en répondant à la question d’interprétation suivante, portant sur l’extrait de L’Enfant de Jules Vallès :
« [O]n me prend pour un fort, je ne suis qu’un simple filou ». Partagez-vous le constat que fait Jacques Vingtras dans cette évocation de ses « humanités » ?
