Livre ancien ouvert sur une table

Petite leçon de lecture


Voici ce que je propose d’appeler une petite leçon de lecture, autrement dit, une petite et première méthodologie, très directement née de notre cours du mardi 29 septembre en Terminale HLP. 

Il ne s’agit pas de vous dire strictement comment répondre à une question d’interprétation littéraire le jour du Bac : nous le ferons ensemble en cours. Mais j’entends tout de même ici éclairer ce vieil et bel exercice qu’est l’explication de texte, de façon un peu différente : mais pour réussir une interprétation littéraire en HLP, c’est par là qu’il faut à mon sens commencer.

Voici donc trois conseils, mais qui pourraient tenir en un seul : lisons les textes littéraires comme de petites œuvres d’art, qui ont leur forme et leur cohérence propres (petites, en taille s’entend, lorsqu’on a affaire à quelques lignes d’une œuvre).


Observez la composition de l’extrait : elle contribue à son sens.

(Geste de macro-lecture : on considère le texte dans son ensemble.)

Au Bac comme en cours, on soumet à votre lecture un extrait d’une œuvre. Pour caricaturer, le texte en question a donc deux auteurs : l’écrivain bien sûr, et très secondairement l’auteur du sujet, qui a prélevé dans l’œuvre, avec un découpage précis, ce fragment particulier. Il est donc intéressant d’observer de près les seuils du texte. Secondairement, disais-je, parce que l’écrivain prime évidemment sur l’auteur du découpage… mais en définitive, vous gagnerez à saisir le geste opéré par celui qui a pour vous prélevé ce fragment, ainsi et non autrement.

Revenons au texte de Perec étudié en cette fin septembre : « J’ai trois souvenirs d’école », est-il écrit au tout début. C’est peu, trois souvenirs, nous l’avons dit. Mais le plus saisissant est ailleurs : à la toute fin, nous mesurons que, de ces trois souvenirs, un surtout domine : celui de la bousculade qui conduit au violent retrait de la médaille au jeune garçon, et plus précisément, celui de la poussée dans le dos aux funestes conséquences. Pire : ce souvenir est peut-être contaminé par une mémoire indirecte : celle de l’étoile jaune, « épinglée », que Perec n’a pas portée lui-même : il fut protégé pendant l’Occupation, et il a échappé à la mort. Que disent ces seuils ? Fragiles et peu nombreux, les trois souvenirs personnels de l’école sont dominés par la mémoire seconde et ultérieure de la Shoah.

Plus lisibles est le caractère circulaire, l’effet de bouclage si vous préférez, créé par l’évocation de la guerre au tout début et à la toute fin : cf. les masques à gaz dans la cave, et l’étoile épinglée dans les derniers mots. Ce qui frappe alors, et qui donne beaucoup de sa force au texte, c’est que la guerre n’est jamais nommée : mais elle est omniprésente, parce qu’elle donne à cette page son cadre, littéralement.

Autre exemple, dans le même texte, que nous avons évoqué : l’architecture très nette de l’extrait divise et, d’une certaine façon, compartimente les trois souvenirs racontés. Mais les effets d’écho (voir le second point) sont visibles à la relecture, tel le motif de la bousculade, qui unit le premier souvenir au dernier. Et, à bien y regarder, le dedans et le dehors, la cave et l’escalier par rapport à « la rue des Couronnes » (le nom prend-il une signification symbolique ?), la bousculade, les corps les uns sur les autres (une image en filigrane… de la chambre à gaz ?… hypothèse incertaine, mais intéressante, qu’autoriserait seule l’allusion finale à l’étoile jaune), tout cela mis en perspective avec la course libre et joyeuse du jeune garçon brandissant son dessin, construisent la tension principale de ce petit recueil de mémoire. Ces contrastes nous disent combien l’école, pour Perec, est perméable aux dangers du monde, infiltrée par sa violence. Pris entre les essais de masque à gaz et le symbole de la persécution puis de l’extermination des Juifs d’Europe, le saut à cloche-pied du second souvenir, mélange de joie et de liberté, paraît pris en étau.

Premier conseil, donc : regardez avec soin la composition du texte, le début et la fin notamment, son architecture contribuant à son sens.


Considérez les motifs qui se répondent au sein du texte.

    (Geste unissant la micro-lecture, ou lecture du détail, à la macro-lecture, lecture de l’ensemble du texte.)

    Dans un tableau, tel personnage ressort, telle couleur attire l’œil, telle ligne de fuite remarquable contribue à la composition ; dans un texte, un mot reste un mot. Difficile, donc, et pour nous tous, moi le premier, d’aller au-delà de la compréhension littérale. 

    Certes, avec de l’entraînement – vous en avez – on apprend à repérer des montages particuliers, des choix stylistiques, des figures… Mais le risque est autre alors : on pourrait ne plus voir qu’une somme de détails intéressants : les plus belles pièces du puzzle, sans l’image d’ensemble (les fameux « procédés » dans le jargon scolaire).

    Or, un texte littéraire tient par sa cohérence interne. Les détails que j’évoquais forment un tout. Par exemple, la géométrie, dans l’extrait du Monde à peu près de Jean Rouaud, est d’un point de vue thématique au cœur de l’histoire racontée : le jeune élève souffre lors d’une humiliante séance au tableau. Mais l’extrait s’ouvre aussi sur l’espérance qu’alimente un « rectangle printanier accroché au mur près du bureau », et se clôt sur le vol des oiseaux au-dehors, qui sortent « du cadre de la fenêtre ». Et leur vol est tout sauf « droit » (l’élève poursuit alors sa vaine quête sur les angles) : ils vont, viennent, s’élèvent, s’immobilisent… Autrement dit, le tourment géométrique du jeune élève devient la matrice formelle, esthétique du texte : adulte et écrivain, Jean Rouaud plaide ici implicitement pour une autre mesure du monde, dont l’école et ce cours de mathématiques lui semblent terriblement éloignés. 

    Second conseil, donc : repérez des effets d’écho, rappelez-vous que le mot texte est étymologiquement lié au mot tissu (le textile), et qu’il possède des motifs qui se répondent, qui le construisent, et enrichissent le sens en profondeur.


    Soyez attentifs à ce qu’on pourrait appeler la résonance des mots.

    (Geste de micro-lecture : on considère un détail du texte, lexical, syntaxique ou autre. Mais de macro-lecture aussi : le sens d’un mot peut se réfléchir dans tout le texte… et inversement.)

    Y a-t-il des musiciens parmi vous ? Ceux qui le sont savent qu’une note contient des harmoniques qui lui sont liées : si on joue un do sur un instrument, on finit par entendre sa quinte : un sol très ténu (je ne suis pas physicien : c’est affaire de fréquences). De même les mots, dont les écrivains sont des orfèvres : leur éventuelle polysémie, le sens qu’ils prennent suivant le contexte, jusqu’à leur matérialité phonique et graphique : même en dehors d’un poème, toutes ces dimensions contribuent à leur sens et donc à celui du texte. 

    J’évoquais Perec : songez à l’adverbe « apparemment », qui prend étonnamment et sans immédiate explication le contrepied du superlatif choisi pour le troisième souvenir : « le plus organisé ». C’est un indice, on pourrait le perdre de vue : ne le lâchons pas. Si cette organisation précise dans la mémoire est matérialisée par un récit chronologique des événements, chaque action donnant lieu à une phrase (souvent simple et factuelle), néanmoins, on l’a vu plus haut, sous cet agencement perce une autre mémoire, plus noire et plus terrible, indirecte, mais plus profondément « inscrite » dans l’esprit de Perec. Apparemment, ce souvenir est organisé ; en réalité, plusieurs souvenirs, directs et indirects, se mêlent en lui.

    Revenons au Monde à peu près : le « grand ciel profond » dans lequel s’évade en vain le jeune Rouaud le laisse « sans solution ». Heureux terme, non ? Car il est à la croisée du problème de géométrie – dont l’élève ne trouve pas la solution mathématique (le mot appartient à ce lexique), et du problème de l’humiliation qu’il subit, auquel il n’existe pas non plus de solution, c’est-à-dire d’issue (sinon celle, des années plus tard, de les raconter). Un unique mot – en clôture de l’extrait – pour dire deux réalités entrecroisées, l’une à l’origine de l’autre (et qui aboutit, de ce fait, à créer la vision d’une école source de problèmes, pour rejoindre notre questionnement sur le monde scolaire).

    Un dernier exemple : dans le même texte, ironiquement, Rouaud écrit que le compas dans son dos, dont la pointe a été chauffée au briquet, sert peut-être à « aiguillonner » l’esprit de l’élève. Terrible jeu de mots : aiguillonner, c’est motiver, stimuler (autre synonyme pointu… : éperonner, fourni par le dictionnaire). Mais le mot ne peut pas ne pas faire penser au bout de la pointe du compas, source de souffrance et vecteur d’humiliation. En jouant sur le mot, dans ce qui s’apparente à un amer sourire d’écriture, Rouaud dénonce non seulement le geste, mais aussi l’intention qui le sous-tend : la peur et la menace comme outils pédagogiques. Allons plus loin : Le monde à peu près, c’est peut-être un titre qui programme une manière d’écrire (une poétique, pour le dire vite) : justement celle qui donne à certains mots non pas un sens exact, unique, mais un tremblement de sens, une pluralité de significations, un pouvoir de diffraction dans tout le texte et de cristallisation de tout le sens du texte. Quand on créer et qu’on interprète un texte littéraire, la réponse ne peut pas tomber « juste et rapide »….

    Troisième conseil, donc : considérez chaque mot, et la place de chaque mot – une place parfois stratégique – comme le fruit de choix réfléchis, susceptibles d’ouvrir sur un vertige de sens, auquel on gagne à se laisser prendre. Et si, compte tenu de…, ce mot signifiait aussi… ? Voilà la question à faire sienne.