Livre ancien ouvert sur une table

Pour un oui ou pour un non : lecture de l’architecture de la pièce

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Image extraite du film de Jacques Doillon.


Je vous propose une lecture d’ensemble de la pièce de Nathalie Sarraute, à partir de ses grandes articulations. Dans la mesure où le texte est très fondu, où ces charnières n’apparaissent pas aussi nettement que dans un texte classique, ces notes pourront vous aider à mémoriser l’architecture globale de l’œuvre, et donc à bien circuler mentalement à l’intérieur : ce sera utile pour l’oral comme pour l’écrit (en dissertation).

(Sans doute peut-on proposer d’autres subdivisions, plus fines : celles-ci correspondent à des variations objectives, et sont me semble-t-il mémorisables.)


  1. L‘EXPOSITION : Le début de la pièce, construit autour de la phrase de H1 à l’origine de la blessure de H2 : « C’est bien… ça… ». Bornes possibles : du tout début, avec les efforts de H2 pour ne pas s’expliquer, jusqu’à l’analyse de la fameuse phrase.
  2. L’IMPORTANCE DU REGARD DES AUTRES : Les relations, et les décisions personnelles qui touchent à l’affect sont, pour H2, toujours soumises au regard des autres. H2 évoque et explicite un interdit social (que nous, spectateurs, lecteurs, saisissons, mais concevons comme implicite, jamais aussi clairement formulé en société) : « ce n’est pas permis » de rompre « pour un oui ou pour un non ». H2 explique ce qu’est ce tribunal kafkaïen des gens normaux qui l’a condamné.
  3. LE JUGEMENT DES VOISINS : La scène avec les voisins offre une illustration de ce tribunal particulier. H2 les convoque pour leur soumettre une nouvelle demande, à partir du mot « condescendance » trouvé par H1.
  4. LA DISPUTE SUR LE BONHEUR : La dispute prend un nouveau tour, à partir du long échange sur le bonheur, qui oppose deux visions de l’existence. H2 reproche à H1 d’avoir tenté de le rendre jaloux ; symétriquement H1 reproche à H2 sa jalousie. H1 s’apprête à sortir, excédé ; il « se dirige vers la porte ».
  5. UN NOUVEAU CONFLIT AUTOUR DE CE QUI EST « POÉTIQUE » : Alors que s’esquissait un semblant de réconciliation, ou d’apaisement, le conflit repart de plus belle, du fait du tropisme verlainien de H2. Ce dernier parvient à retenir H1, lui dit « Pardonne-moi » (et plus loin, H1 reconnaîtra avoir peut-être été condescendant). Mais la question de la citation de Verlaine (faite exprès ou non ?) provoque un nouveau conflit, qui inverse les rôles (voir étude de l’extrait 3). Cet épisode sur ce qui est « poétique » (H1) fait encore avancer la discussion, en revanche, jusqu’aux sources de ce qui oppose les deux amis.
  6. LA DISPUTE, UNE « LUTTE À MORT » : H1 raconte alors le souvenir du massif des Écrins, qui a vu l’attitude contemplative (et égoïste ?) de H2 excéder tous ses amis. Le conflit paraît atteindre là son plus haut degré d’intensité, son acmé : il est question pour H2 de « lutte à mort […] pour la survie ». Le conflit culmine avec la question de la place de H2 dans la société : est-il un « raté » aux yeux de H1 ? Cette séquence réactive plusieurs motifs précédemment travaillés par le texte (Verlaine, les guillemets, la « claustrophobie » de H2 chez H1…).
  7. UNE FIN COMME APAISÉE, MAIS SANS DÉNOUEMENT : Après « [u]n silence », puis deux autres encore, la dispute perd de sa force, les personnages semblant hésiter, parce que ce serait « plus salutaire », à se séparer (ce qu’ils ne disent pas explicitement). La pièce s’achève… sans se dénouer. L’ironie cette fois est partagée par les deux amis, qui s’imaginent échouer à défendre une nouvelle demande auprès du tribunal des gens ordinaires. Doit-on considérer que les deux amis sont d’accord ? La toute fin montre plutôt le contraire, chacun opposant un mot à l’autre. Du moins s’entendent-ils pour ne pas se quitter ainsi.