Comment analyser un extrait de la pièce de Nathalie Sarraute ? Sept pistes pour l’ensemble des extraits étudiés

Je vous ai dit en cours qu’interpréter un texte ne consistait pas à relever les procédés d’écriture qui lui donnent forme, même si vous pouvez avoir aujourd’hui cette image de la matière. Pour le dire caricaturalement, un écrivain n’ouvre pas un tiroir à procédés pour les combiner afin de produire une œuvre.
Mais, c’est vrai, nous lisons des œuvres produites par la rencontre entre une conscience – celle de l’auteur – le monde qui est le sien, et le langage. L’auteur est celui qui, pour dire quelque chose à propos du monde, réinvente des rapports nouveaux entre les mots, tout en étant l’héritier de traditions, c’est-à-dire de façons d’écrire et de penser.
Un texte littéraire, c’est donc un objet qui porte du sens, dans lequel du sens circule, grâce à la forme qu’un écrivain lui a donnée. Sens et forme sont tissés ensemble. Interpréter un texte suppose donc de constamment considérer la page en son entièreté (quel est le sens global possible ?), et ses menus détails (comment chaque pièce contribue-t-elle à l’ensemble ?) : il s’agit de voyager entre ces deux échelles, si possible avec plaisir !
De surcroît, interpréter, c’est faire entendre ce qu’on perçoit, soi-même, et tenter de convaincre autrui – mettons l’examinateur, au Bac, du bien-fondé de sa lecture. C’est pourquoi regarder le texte de près donne de la valeur à ce que vous dites du texte : chaque analyse, chaque menue rencontre, au niveau d’un fragment textuel, avec votre sensibilité, vaut d’être dite, et constitue sinon une preuve, du moins un appui pour donner du lest à votre discours.
Ce long préambule vise à vous prier, autant que faire se peut, de ne jamais perdre le sens de vue quand vous chercherez à démontrer que votre hypothèse est juste, et de ne jamais oublier que le sens naît comme une étincelle de l’agencement particulier d’un mot, d’une phrase, et au théâtre, par exemple, de la progression singulière d’un dialogue.
Pour que vous puissiez gagner en autonomie dans l’analyse des extraits de Pour un oui ou pour un non que nous étudions, voici une sélection des points d’attention que je vous suggère de cultiver. Comme vous pourrez le voir, je vous invite à constamment changer d’échelle dans vos analyses : vue d’ensemble et vue rapprochée du texte s’articuleront ainsi dans votre discours, pour expliquer et justifier votre lecture.
- Appuyez-vous sur la place de l’extrait dans la pièce. Où l’extrait se situe-t-il ? Que s’est-il passé juste avant ? Sur quoi débouche-t-il par la suite ? (La place d’un fragment dans une œuvre contribue toujours à son sens : témoin, ci-dessous, ce qui fait partie d’une exposition.)
- Identifiez les enjeux sur lesquels porte l’argumentation et, potentiellement, le conflit. Les personnages échangent, parlent, discutent… disputent au sens du XVIIe siècle : ils confrontent leurs points de vue. Sur quoi ? De quoi est-il question ? Quelle vision chacun développe-t-il à ce propos ? (Ce point croise évidemment les autres.) Quelle tension découle de cette confrontation de regards ?
- Observez ce qui se joue entre les personnages à l’échelle des phrases. Comment les phrases sont-elles construites ? Comment chaque personnage tente-t-il d’agir sur l’autre par la parole ? Observez la syntaxe, les types de phrases, les verbes (et les modes), la ponctuation.
- Observez ce qui se joue entre les personnages à l’échelle des mots. Quels mots les personnages emploient-ils ? Cela les aide-t-il à échanger, à se comprendre ? Étudiez le vocabulaire employé, la polysémie, l’implicite, les traces d’ironie.
- … puis à l’échelle des répliques. Comment le dialogue progresse-t-il ? Étudiez la façon dont les répliques s’enchaînent ; examinez la dynamique d’une scène, l’évolution du rapport de force d’une réplique à l’autre.
- Interprétez les didascalies. Que suggèrent-elles ? Que révèlent-elles sur ce que font, voire pensent les personnages ? Pensez aux didascalies internes, c’est-à-dire à ce qui indique un geste, une attitude, un ton, dans les paroles des personnages.
- Songez au rôle que le texte donne au spectateur. Par-delà les personnages, le spectateur est-il parfois le destinataire du texte ? Attachez-vous aux pronoms, au présent de vérité générale (et autres procédés généralisants). Souvenez-vous qu’un texte théâtral a, en somme, deux auteurs (l’auteur de l’œuvre, le personnage qui prononce la réplique) et deux destinataires (un personnage en scène, le spectateur).
